A quoi sert l’école ?

Voilà une question qui a été ressassée des dizaines voire des centaines de fois. Chaque parent, chaque enfant, professionnel de l’éducation ou chercheur en sciences humaines s’est penché sur cette question. Quel rôle, quelle place, quelle fonction au sein de la société moderne ?

D’instinct la doxa voudrait que l’on réponde que l’école sert à apprendre. En effet comment aller à l’encontre a priori de cette pensée si logique et limpide puisqu’à l’école on rencontre des enseignants de la maternelle à la fin du cursus du secondaire qui dispensent à longueur de journées des heures de cours à des groupes d’élèves dès l’âge de deux ans et ce jusqu’en BTS où l’on retrouve des jeunes adultes passant un diplôme qui leur permettra d’entrer sur le marché du travail. Cette idée est sous-tendue par le support idéologique d’un socle commun de connaissance et de culture initié en 2006. Il s’agit de définir dans le cadre des enseignements scolaires à « l’école du socle » de la maternelle à la fin du secondaire, l’ensemble des savoirs qu’un élève, en fonction de son parcours et de sa filière, devra acquérir. Dans ce cadre les contenus des cours dispensés à l’école se doivent de faire sens dans la scolarité de l’élève. Pour ce faire les différents ministres de l’éducation ont tenté d’apporter une direction à ce cadre imposé à l’ensemble des personnels d’éducation de telle sorte qu’il s’agit simultanément de définir ce qui sera apporté aux élèves en termes de contenu de cours et de savoirs mais également de définir ce qui sera transmis en terme de comportements sociaux. Il s’agit de construire cet ensemble de savoirs et de savoirs-être qui correspondent à une norme culturelle socialement valorisée.

On pourrait répondre à cette question par la phrase suivante : l’école sert à former des futurs travailleurs, des personnes compétentes qui ont un bagage culturel suffisant pour s’intégrer sur le marché du travail. Cette vision utilitariste au service d’une pensée libérale met en avant le caractère nécessaire d’une éducation élargie et ce en vue de permettre à la masse des élèves entrant dans le système scolaire d’en ressortir avec une qualification. Chaque année des statistiques mettent en lumière le nombre de jeunes sortants sans diplôme ou qualification. D’emblée, il est nécessaire de souligner le cynisme d’une telle méthode puisqu’il ne s’agit pas de déplorer le manque d’éducation mais bien de mettre en avant le coût d’un tel manque de formation et l’inemployabilité de ces individus passés par le système scolaire sans pour autant en obtenir les outils de leur exploitabilité sur un marché du travail en crise et qui fait connaître aux jeunes un taux de chômage élevé.

Ainsi l’école a cet aspect de formation des esprits, de construction d’une base culturelle commune. Commune à quoi exactement ? Réponse simple : à l’ensemble des futurs citoyens pour qui l’instruction est une obligation depuis la fin du XIXème siècle.  Par conséquent l’école est le support de l’acquisition de savoirs et d’une culture partagée, ou qui doit être partagée par tous. Tel est l’outil conçu durant la troisième République d’un creuset de la République par lequel la quasi-totalité des enfants du pays passent.

D’autre part, si l’école sert bien à apprendre des savoirs, acquérir une culture commune, il s’agit bien de lui attribuer ce rôle de formation des corps. En effet, l’élève entrant dans le milieu de socialisation scolaire, enlevé pour une partie de son temps quotidien à la sphère familiale, est incorporé et doit s’intégrer dans le groupe de pairs. Cette médiation de l’apprentissage de la vie dans le groupe social par l’école est généralement identifiée comme le lieu de transition de la vie du cercle « fermé » de la famille vers le monde ouvert de la citoyenneté. Par conséquence l’Ecole de la République, héritage de la troisième République adopte ce rôle de passeur entre deux milieux de socialisation en se posant en espace transitoire d’apprentissage de la vie en collectivité et de la vie au sein de la République et de la Démocratie dont elle est une émanation. Donnant de ce fait le rôle aux agents de l’Etat qui y travaillent le rôle de passeurs de savoir-être en société, le devoir de transmission et de formation de ces corps à l’état primaires vers un état secondaire de citoyenneté nécessaire au maintien de la société.

Aussi si l’on ignore les aspects et facteurs qui déterminent les trajectoires et parcours individuels, il est communément admis que l’Ecole de la République assume ce rôle de formation des esprits (et de la pensée) d’une part et fait possiblement moins admis ou pensé un rôle de la formation des corps sociaux en vue de la transition vers l’évolution dans le corps constitué des citoyens.

Si l’on accepte cette prémisse d’une école dont la fonction est d’être le « creuset de la République » il reste néanmoins la question centrale du « Dans quel but ? ».

En effet, si l’école est vectrice de valeurs et de savoirs communs, on ne répond pas à la question qui permet de savoir quel objectif sert l’école en accomplissant une telle tâche et au service de quelle idéologie se place-t-elle ?

C’est un fait public largement reconnu l’idéologie centrale de l’école est l’égalité des chances que soutient celle de la méritocratie. Dans cette logique il appartient à chacun de se forger, de forger son parcours et de construire sa trajectoire dans la société en général et dans le milieu scolaire en particulier.

Ici nous devrons donc nous atteler à questionner ce modèle pour en comprendre la logique de fonctionnement. Car si en effet le fondement même de l’école telle qu’imaginée par Durkheim et Ferry est de former les futurs citoyens à intégrer la vie en société, et dans une acception plus utilitariste, le monde du travail alors il est nécessaire de se questionner sur la forme que prend cette formation et les courants de pensée qui préside à la constitution d’un école conçue comme un pilier de la République. De même que l’on se doit également d’interroger ce en quoi l’utilitarisme laisse la possibilité d’une école émancipatrice, au sens de la formation d’un esprit critique et capable de penser par lui-même dans le respect d’un cadre républicain. Par extension il est nécessaire pour tout agent de l’éducation nationale de se questionner sur l’utilisation de cet objectif de formation des jeunes générations au service d’une idéologie politique qui dépasse le simple cadre de l’acte éducatif au quotidien.

Ce qu’il faut entendre par là c’est de penser la nécessité pour le fonctionnaire d’état d’atteindre une certaine émancipation de pratique et de pensée afin de pouvoir être l’agent efficace de la transmission des valeurs qui permettent l’existence d’une vie démocratique dans la société. A terme c’est l’idée même de l’utilité de l’école, au sens le plus pragmatique du mot, qui doit être questionnée. Doit-elle être un moyen de formation des masses pour les rendre aptes à intégrer un marché du travail précaire ou se veut-elle un instrument de formation de la pensée critique et de l’apprentissage de la vie citoyenne en vue de pérenniser l’existence d’une société démocratique dans laquelle peut vivre la conflictualité des opinions, le débat et les échanges ?

 

Service public et égalité des chances

C’est en rentrant dans une formation à l’Espé, école de formation des personnels de l’éducation nationale, que j’ai rencontré un enseignant qui a m’a permis de mettre le doigt sur cet aspect que j’avais jusqu’alors négligé. Il nous a dit quelque chose dans ce goût la : l’égalité des chances est un leurre, une illusion créée pour que les gens ne remettent pas en cause une domination du système scolaire par des classes sociales qui ont tout intérêt à ce que l’école reproduise les inégalités de classes. Intellectuellement c’est un concept difficile à appréhender. On n’est pas prêt à l’entendre dans un premier temps. La pensée se cabre contre cette idée. Comment la croire ? Comment penser que l’Etat accepte une telle situation ?

Je ne vais pas jouer à l’esprit naïf, je m’étais bien rendu compte en tant qu’élève qu’il y avait une éducation à plusieurs vitesses, que certains établissements étaient plus beaux, plus neufs et que pourtant les autres élèves n’étaient pas forcément plus intelligents. Je m’étais bien rendu compte que souvent ces élèves-là vivaient dans des beaux quartiers, dans des familles aisées, qu’ils aillaient au théâtre, au musée, à l’opéra. Qu’ils avaient accès à la Culture. En tant qu’élève pauvre on finit par intégrer la sensation de ne pas avoir de culture, de ne pas connaître le monde, sa réalité. Et finalement, quelque part comme le disait Bourdieu on finit par accepter la domination symbolique, la domination sociale, on finit par en être un peu complice puisque l’on intègre le fait que cette Culture est plus désirable, c’est celle qui nous permettra de nous élever dans le monde. Quoi de plus logique finalement ?

L’égalité des chances donc nous apprend que c’est à chacun de réaliser ce travail de compréhension de faire l’effort de se sortir de sa condition puisque l’école lui tend si aimablement la main afin d’évoluer, de grandir dans le monde et de faire sien les principes et idéaux républicains. Il relève de la liberté individuelle d’être capable de se faire une place dans le monde, le monde au final ne l’attendra pas, comme me le disait mon père « 10 c’est la moyenne des gens moyens », alors il ne faut pas se contenter de vivre au ras des pâquerettes, il faut faire des efforts, quand bien même ces efforts sont immenses pour rattraper les petits camarades qui baignent littéralement dans un bouillon de culture quotidien.

 

Pour donner une image qui offre une lecture différenciée  de l’égalité des chances et en creux la méritocratie, deux piliers de l’école républicaine, imaginons que vous  organisez à une course, un marathon. On pourrait le dire ainsi : l’école est un marathon, si j’avais l’esprit plus cynique encore je dirais un iron-man, à laquelle nous avons tous la possibilité (ou l’obligation) de participer.

Imaginez donc une troupe de gens de toutes conditions physiques, de toutes tailles, de tous poids etc… Prenez les tous ensemble dans la richesse de leur diversité et posez sur une ligne de départ et enfin dites-leurs : « Partez ! Que le meilleur gagne ! ». Bien entendu, vous encadrez de cette course et les participants soumis à une loi très particulière n’ont d’autre choix que d’y participer mais sans pour autant avoir eu le loisir et la possibilité matérielle et financière de s’y entraîner.

Voilà : ça c’est l’égalité des chances. En d’autres termes, tous les enfants ont la possibilité d’aller à l’école. Ensuite la réussite ou leur échec c’est leur problème pas celui de l’école puisque comme le disait Bourdieu « l’école est indifférente aux différences ». De ce fait, elle se rend aveugle à tout ce que la recherche en science sociale montre comme le caractère déterminant de la socialisation primaire, comprendre ce qui se passe dans la famille avant l’entrée à l’école.

Il s’agit là bien évidemment d’un discours caricatural de ce qu’est l’égalité des chances, idéologie dominante de l’Ecole Républicain. Je dis bien dominante car l’école est traversée par des courants de pensée pédagogiques et éducatifs différents, il existe notamment des écoles Freinet qui cherchent à établir une collaboration entre les élèves et par conséquence à supprimer toute forme de compétition. On y trouve des enseignants qui font confiance à leurs élèves (non pas une confiance aveugle et inconditionnelle mais plutôt émancipatrice) qui redonne son sens aux mots « autonomie », « responsabilité » et « autodétermination ». Ce modèle considère entre autre qu’il ne peut y avoir d’apprentissage sans plaisir, et que l’évaluation ne peut pas être individuelle.

Il faut, je pense, à ce stade bien saisir le propos que je tiens. Il ne s’agit pas de décrier les enseignants et leurs pratiques mais  bien souligner que le caractère intrinsèquement violent de l’école telle qu’elle fonctionne à l’heure actuelle ne leurs permet pas de pérenniser un fonctionnement serein dans les interactions d’élèves à élèves et d’adultes à élèves. Par ailleurs la nature du métier d’enseignant qui les emmènent à n’être majoritairement présent et en relation avec les élèves que lors des heures de classes ne permet pas de créer un lien qui puisse favoriser l’existence dans l’établissement d’une vie scolaire paisible.

La grande majorité œuvre au mieux, au bien-être des élèves accueillis et cela en faisant de leur mieux. Ce qui est important de saisir est que le système éducatif et son organisation générale ne leur permet pas de vivre et de pratiquer au quotidien en accord avec leurs aspirations et leurs valeurs personnelles. Être professionnels de l’éducation (enseignant, CPE …) c’est avant tout vivre dans l’injonction paradoxale constante d’avoir conscience d’agir non pas pour le bien et le mieux mais bien pour le moins-pire, la solution qui provoquera le moins de dégâts possible chez les élèves.

Il ne s’agit pas non plus de s’attaquer ici aux familles, car il n’existe pas (ou dans une proportion infime et négligeable) de famille qui ne se préoccupe pas du bien-être et de la formation intellectuelle de leur enfant. Si on résume rapidement le principe : il ne s’agit pas de dire « oh les méchantes familles ! Elles préparent mal leurs enfants à entrer à l’école ! » mais au contraire il s’agit plutôt de dire qu’il existe des inégalités sociales  notamment en terme de maîtrise du langage, qui font qu’à l’entrée à l’école, certains enfants ont plus de chances de réussir et d’autres moins. Cela ne veut pas dire que certains sont plus intelligents et d’autres moins, cela veut simplement dire que le milieu familial n’est pas doté des armes, des outils pour permettre à l’enfant de faire face aux exigences de l’école : à ses codes sociaux d’évolution, d’interaction ou tout simplement à l’exigence de maîtrise de la langue écrite et parlée qui obéissent à des normes de classes dites favorisées. Il est en effet nécessaire de rappeler ici que la norme dominante de l’école est la litératie, c’est-à-dire la culture de l’écrit, sa maîtrise et sa complexité qui vont à terme créer des malentendus, comprendre ici : des décalages entre les attentes de l’institution scolaire et la réception et la compréhension de ces attentes par les élèves et leurs familles.

A cela on pourrait se dire que l’école ne peut rien ou très peu et en effet, c’est un discours assez dominant. Sauf qu’il faut bien avoir en tête ce que veulent dire d’une part les expressions « service public » et « creuset de la république ».

Il faut tout d’abord se rappeler que ce service est avant tout et par définition au service du public. C’est-à-dire du Peuple, dans son assertion la plus large possible, celle du citoyen mais également le résident en France de manière pérenne ou transitoire.

Par essence le service public se veut neutre, non jugeant, non discriminant. Il n’a donc pas vocation à faire de sélection, de discrimination. Par conséquent son seul et unique rôle est de se placer au service de ceux qui sollicite son savoir-faire, ses compétences. Par ailleurs le service public a ce rôle de transmission et le devoir de faire respecter les Valeurs et les lois de la République. Ce devoir est par conséquent une des formes de service rendu au public.

On voit là, immédiatement, une des difficultés que pose cette fonction publique qui s’exprime dans les services de l’Etat. Concernant les valeurs de la République, on ne peut être plus clair : la devise initiée par Robespierre LIBERTE, EGALITE, FRATERNITE soutenue par la DDHC et à laquelle nous rajoutons à partir de 1905 LAICITE est d’une simplicité qui semble enfantine. L’Etat par sa nature neutre et indifférente, c’est-à-dire qui ne fait pas de différence entre les citoyens, se doit d’assurer le respect de ces valeurs fondamentales et du respect de la constitution et de la loi, de manière juste et égale.

Par essence, on peut donc considérer que les valeurs portées par notre devise ne contiennent pas d’aspect discutable et qu’une société démocratique ne peut être porteuse d’une quelconque forme de discrimination de son corps constituant.

Ce qui est absolument discutable en revanche c’est l’idéologie dominante. Et pour le cas de l’école de la République, la méritocratie et l’égalité des chances qui doivent être rejetées et mises à bas pour que l’école puisse accomplir son rôle d’égalité réelle et d’ascenseur social qu’elle prétend avoir et qu’enfin les enseignants ne soient pas dans une injonction paradoxale constante au sein de laquelle s’affronte leur volonté de venir en aide à leurs élèves et la violence institutionnelle qui classe, catégorise et évince certaines parties de la population dans une idéologie de darwinisme social cynique. En effet, en étant « indifférente aux différences », l’école se rend aveugle et aveugle ses personnels à tout ou partie de ce qui constitue la richesse de la diversité des élèves d’une part et la différence dans les besoins de ces derniers d’autre part. En disant cela mon propos est bien de souligner que la structure globale et idéologique favorise ce mécanisme d’aveuglement puisque le principe de l’égalité des chances tel que décrit encourage à l’individualisation des parcours scolaire et à la responsabilisation des individus élèves en ce sens que l’école les rend seuls responsables de leurs échecs ou de leur réussite. Il existe, ou a existé, évidemment des volontés politiques de pallier à cet effet néfaste, la création des établissements de Zone d’Education Prioritaire (ZEP) étant un des emblèmes de cette lutte pour une égalité réelle. Néanmoins il faut souligner que tout dispositif ou toute loi ne remettant pas en cause l’idéologie d’inégalité qui persiste au sein du système éducatif se condamne d’emblée à l’échec pour la raison simple et finalement évidente qu’un système qui se fonde sur la mise sur un pied d’égalité fictif d’un ensemble d’individus en les plaçant en situation de sélection compétitive ne peut se réclamer égalitaire ni démocratique.

La loi Habby de 1975 créant le collège unique est dans cette logique un pas vers la démocratisation des savoirs. Par démocratisation on entend la possibilité réelle pour l’ensemble des élèves d’une classe d’âge d’accéder aux connaissances dispensées à l’école et d’avoir la même possibilité de réussir leurs cursus. En des termes plus précis cela signifierait que l’école serait à même de détecter les besoin particulier de chacun des individus qu’elle accueille, de concevoir pour chacun d’eux un accompagnement ciblé et spécifique et qu’elle soit également en capacité de gommer les différences sociales préexistantes à l’entrée dans le milieu de socialisation scolaire. En cela la loi Habby est un échec puisqu’elle n’offre en rien l’égalité réelle des conditions de réussite scolaire. Le collège unique est une massification. Il faut comprendre qu’elle permet à tous les enfants quel que soit leur milieu social d’accéder au collège et d’y recevoir, en théorie, les mêmes enseignements. En cela, elle est la parfaite application de l’égalité des chances. Tout le monde est sur la ligne de départ mais ne porte pas les mêmes chaussures.

Il est également à signaler un élément crucial du système scolaire français, qui est un des points de voute par lequel une égalité réelle pourra être construite : la carte scolaire. Cette carte scolaire qui fonctionne sur le principe d’une définition de réseaux scolaires construits par lesquels on sera en capacité de déterminer les lieux de scolarisation des élèves tout au long de leur vie au sein du système. A quelques exceptions près bien entendu. Cette carte scolaire, clé de la mixité sociale à l’école et outil pour empêcher la création de ghetto scolaire, est contournable. Que ce soit par la sélection d’options rares, par des voies de déménagement, de location de boites postales, la carte scolaire française (par le truchement d’assouplissements successifs) est perméable. Cette perméabilité est accessible et perceptible évidemment selon un ensemble de facteurs. Le capital culturel, c’est-à-dire la capacité des familles à saisir et maîtriser les codes sociaux spécifiques et plus particulièrement ici ceux de l’école et de son fonctionnement, et d’autre part un certain capital financier, au sens le plus vulgaire du terme : l’argent, puisqu’il n’est pas donné à tout le monde de pouvoir déménager ou louer une boite postale pour garantir la scolarisation de son enfant dans un « bon » établissement.

Enfin et pour terminer le tableau ajoutez à cela la création en 2001 du classement national des établissements qui permet aux parents les plus avertis d’adopter les stratégies de contournement les plus adaptés afin de s’assurer de la destinée scolaire de leur enfant.

Il est à signaler ici qu’il ne s’agit pas de pointer du doigt une quelconque catégorie sociale. Car s’il existe de tel phénomène de contournement c’est bien parce qu’il existe une permissivité politique coupable.

Tels des chevaux de Troie glissés dans les textes de loi, ou tout simplement des décrets ou circulaires d’assouplissement, les volontés politiques viennent abondés dans le sens d’un sentiment très humain : s’assurer de l’avenir de son enfant. En faisant cela plutôt qu’en s’attaquant à la racine du problème c’est-à-dire la capacité du système scolaire à être juste bienveillant et non-violent, on favorise plus encore la sélection d’une masse d’élèves qui deviendront les élites sortante. Ces enfants-là ne sont pas coupables des bienfaits qu’ils reçoivent évidemment, tout comme l’on ne peut ni ne doit pas faire le procès des parents qui usent de ces stratégies. L’impérieuse nécessité si nous voulons nous doter d’une école qui soit en concordance avec la devise qu’elle affiche sur ses façades est d’adopter des politiques qui ne permettent pas de telle stratégie d’une part mais qui fasse disparaître les ghettos scolaires et permette à l’ensemble des élèves de s’épanouir en son sein. Dans de telles conditions ces stratégies n’auront alors plus de raison d’être.

 

Choisir l’éducation nationale

C’est donc en conscience et dans la ferme intention d’apporter ma pierre à l’édifice du changement de paradigme éducatif que je me suis engagé dans la voie de la préparation du concours d’entrée dans l’éducation nationale.

Ma vision de l’éducation et du système scolaire m’a amené à me positionner très tôt en opposition à la méritocratie. Etant, moi-même un enfant issu d’une famille de milieu populaire, j’ai pu percevoir durant ma scolarité l’injustice, la solitude et la violence qui s’abattent sur l’adolescent à l’école. Ma scolarité n’a pas été de tout repos. Le cycle primaire était encore, pour moi qui ai grandi dans un petit village, un temps protégé au cours duquel il m’a été possible de fonder ma structuration intellectuelle et mon rapport aux enseignants et à l’enseignement. A la maison, il y avait toujours sur une étagère des livres à disposition de tous et souvent nous lisions dans le salon assis les uns à côté des autres. Régulièrement nous communiquions par petits mots écrits et comme Bernard Lahire le signale ces éléments micro-sociologiques ont pu déterminer, au moins pour mon parcours scolaire primaire la « réussite » de ma scolarité. En somme la phase des apprentissages premiers, aura été dans mon cas, fondatrice pour mon appétence personnelle en termes de savoirs et d’aspiration à intégrer le système éducatif.

La vie dans le secondaire est d’un tout autre acabit. Le collège unique est, de savoir répandu, un milieu particulièrement anxiogène pour l’enfant, et je m’appuierai sur mon expérience personnelle d’élève et d’adulte pour tenter de le souligner.

Tout d’abord, on se doit d’observer le changement d’environnement. Dans la grande majorité des cas, les écoles primaires sont des structures de tailles réduites qui permettent une proximité relationnelle avec les adultes de l’établissement. Les instituteurs (que l’on nomme maintenant Professeurs des écoles) sont présents à tout instant durant la vie de l’enfant au sein de cette unité réduite. De plus, le professeur d’école primaire est, pour la durée de l’année scolaire le seul enseignant dispensant l’ensemble des cours (à l’inverse du collège). Ce fait permet d’éviter la contrainte de l’effet de zapping (accumulation dans la journée de différents types de cours et de classes) d’un corps professoral constitué d’un grand nombre d’individus dans le secondaire, d’autre part il permet à l’enseignant de primaire de construire une relation stable et de confiance avec ses élèves sur la durée du temps scolaire.

Il ne s’agit pas développer une vision idyllique du cycle primaire qui n’est pas exempt de ses défauts et pièges. Mais bien de montrer que du point de vue de l’élève le changement d’une structure réduite à une structure élargie constitue une étape parfois anxiogène.

Dans mon cas, comme dans celui je pense de nombreux élèves ce changement a provoqué une dégradation perceptible de mon niveau de réussite selon le point de vue institutionnel. Baisse des notes et moyennes, dégradation du comportement, décrochage cognitif dans certaines disciplines. En soit il ne s’agit pas pour moi ici de me placer en une victime du système scolaire mais bien de souligner que ce système scolaire provoque les comportements et les déviances qu’il déplore par ailleurs.

Pour terminer sur mon cas personnel en tant qu’élève, ma scolarité a été clairsemée d’échecs et de faux-pas ayant conduit en classe de seconde à une proposition d’orientation précoce basée sur le constat d’un échec scolaire. Cette orientation finalement n’a pas eu lieu grâce à l’intervention salvatrice d’une enseignante de littérature qui a, à ce moment-là, joué le rôle de tuteur de résilience pour un élève en décrochage. Cet exemple, qui est évidemment ponctuel et personnel, me permet dans une certaine mesure de percevoir l’arbitraire et le caractère hasardeux de la formation cognitive des individus élèves au sein du système scolaire puisqu’au final il ne tient qu’à l’intervention opportune d’une enseignante, sur un temps personnel, malgré sa charge de travail et une série de classes agitées dans un établissement relativement difficile, de pouvoir redresser un parcours scolaire en rupture.

Au final, mon propos est de souligner le caractère paradoxal et arbitraire d’un système éducatif qui fait reposer sur les épaules de personnels peu formés et peu préparés, de plus en plus surchargés et de moins en moins nombreux le poids du sauvetage d’un nombre croissant d’élèves dont les parcours individuels les conduisent vers un échec scolaire alors même que, comme le signale Philippe Meirieu il est nécessaire de faire le pari de l’éducabilité de tous.

J’espère, dans le temps qui m’a été accordé par l’éducation nationale, avoir joué mon rôle dans cette vaste et épuisante entreprise au cours des quatre années en tant qu’assistant d’éducation et l’année de stage qui a suivi et que je vais tenter de vous exposer, de manière imparfaite et subjective.

 

L’année de préparation et de passage du concours

A partir de maintenant, je livrerai mes pensées et impressions sur l’année que j’ai vécue en tant que stagiaire. Issue de mon carnet de bord ou tout simplement d’un travail de remise en mémoire, ce passage ne prétend pas délivrer une vérité absolue de la réalité des stagiaires en général, mais bien d’un témoignage ponctuel et personnel, d’un ressenti et d’observations réalisées sur une année scolaire. L’objectif n’est pas de créer une polémique autour d’un dramatique récit dans lequel se mêle dureté d’un quotidien et pathos mais bien de tenter de mettre en lumière certains événements, et leur accumulation qui peuvent, comme dans mon cas, pousser à quitter le système éducatif par lassitude.

Tout d’abord : pour devenir stagiaire de l’éducation nationale il faut passer un concours.

Depuis la masterisation des métiers de l’enseignement et de l’éducation il est nécessaire d’avoir un BAC +5 pour prétendre à être titularisé au sein de l’éducation nationale. Pourquoi pas certes ? Utile et nécessaire ? Je ne sais pas.

Cela dit pour passer un Master il faut en avoir les moyens, et là je parle bin de moyens financiers. Parce que soyons clairs lorsque l’on est boursier il est difficile de vivre dignement. Et lorsque l’on ne l’est pas ?

Ça c’est plus mon cas. Je me suis inscrit à l’ESPE (anciennement IUFM) dans l’idée de préparer les concours de l’EN et dans un même temps de valider un niveau master nécessaire à la fonction de l’EN.

Sauf que :

Les semaines sont chargées. Très. Et quand comme moi  on est dans l’obligation de travailler tout en faisant ses études et bien cela devient quasiment impossible. Bilan après mes premiers 4 mois qui se passaient bien (scolairement parlant) j’ai dû arrêter, au bord de la crise de nerf, à la veille de mon stage en établissement.

Ce stage en établissement parlons-en !

Selon les formules proposées cela peut être deux fois deux semaines ou alors un mois complet. Dans mon cas (celui de mon ESPE) il s’agissait de la deuxième formule. Je travaillais à cette époque en tant qu’assistant d’éducation dans un établissement, or il fallait réglait à ce moment-là la question de comment réaliser un stage tout en allant pas travailler tout en payant mon loyer, mes factures et en faisant mes courses … Car bien entendu le stage EN n’est pas rémunéré !

Mes CPE de l’époque m’ont proposé la solution suivante : effectuer plus d’heure en amont et plus d’heures en aval de mon stage. Etant à ¾ temps (avec réduction de temps dû au statut d’étudiant soit 28 h semaine classique en plus de deux jours de formations auxquels je pouvais assister sur trois) mes semaines sont rapidement montées à plus de 50 heures parfois 60. Et ce pour une durée d’un mois réparti avant et après mon stage en établissement.

Bref ! Peut-être suis-je d’une nature particulièrement fragile mais je ne me suis pas senti en capacité de résister à une telle charge avant même d’avoir eu l’occasion de passer le concours.

On dit que l’année de préparation est un marathon, ce n’est pas faux, en l’occurrence je courrais ce marathon au pas de charge avec un barda de 60 kg sur les épaules. Une sinécure !

Conséquence : démission, je n’ai pas passé le concours cette année-là.

Solution ?

Ne pas travailler en même temps que ma formation ! Evidemment, solution limpide !

Sauf que !

Ma formation n’est pas prise en charge par Pôle emploi et qu’il est impossible de cumuler le statut de chômeur et d’étudiant. Sans compter que le flicage du chômeur en formation est tel que je trouvais cette solution peu ragoûtante, même si je l’aurais acceptée si on me l’avait offerte.

Quoi qu’il en soit ma seule solution restante : frauder. Sur les conseils d’un agent pôle emploi j’ai sciemment déclaré chaque mois ne pas être en formation, avec la petite boule au ventre, rappel constant d’une situation précaire. Ce même agent PE m’a inscrit dans la catégorie des chercheurs autonomes afin que je ne sois pas harcelé de proposition, d’obligation de présence et autres joyeusetés des chômeurs que l’on ne considère pas assez autonome pour se gérer par eux-mêmes.

Voilà c’est donc dans ces conditions que j’ai enfin pu obtenir le sacro-saint sésame : une place dans les sélectionnés pour devenir stagiaire de l’éducation nationale !

Maintenant que nous avons placé ce contexte je souhaite témoigner de mon expérience personnelle. L’enchaînement des galères, de la précarité, après quatre années passées à travailler comme assistant d’éducation enfin, le cauchemar financier se termine.

Tel le dormeur sortant d’un long sommeil je peux enfin ouvrir les yeux, relever la tête et observer le monde sous un jour nouveau. Car oui après deux ans de lutte et de marathon de survie j’ai enfin obtenu ce précieux sésame ! Le concours !

Ligne après ligne, texte après texte, je suis parvenu à assimiler la somme de connaissances nécessaire à la réussite d’un concours de l’éducation nationale. Je vais maintenant devenir enseignant.

Dans deux mois au-delà de mes finances qui vont enfin pouvoir cesser de me mordre les mollets, je vais pouvoir en responsabilité, faire face à mes classes, agir en concordance avec mes valeurs et mes convictions.

Nous sommes au début du mois de Juillet et je viens d’avoir les résultats des jurys. Il m’est difficile encore de réaliser qu’enfin j’ai été accepté au sein de la grande maison de l’éducation, moi qui travaille à sa marge depuis quatre ans en tant qu’employé communément considéré comme subalterne. Enfin, j’accède à un poste de cadre, un poste à responsabilité, un poste qui demande de la force, du courage, un poste qui demande de la passion et de la conviction.

Ma vocation éducative ne fait que se renforcer. Mon aspiration personnelle d’apporter ma pierre à l’édifice de la formation des jeunes générations brûle en moi d’un feu limpide, d’un feu sacré, excusez ma laïcité.

Même si au travers de la réalisation de cette nouvelle responsabilité une certaine angoisse monte, je ne peux que me réjouir que l’on ait su percevoir chez moi les qualités nécessaires pour être un personnel de l’éducation compétent !

Quelle fierté ! Moi qui ait, en tant qu’élève toujours eu une admiration, certes teintée parfois de dédain, pour mes enseignants, je vais pouvoir marcher dans leur pas et faire mien ce costume pour lequel je me sens taillé et que je vais pouvoir façonner à ma manière.

Le seul problème maintenant est de savoir dans quel établissement je serai, quelles classes j’aurai à ma charge. Evidemment je ne connaîtrai mon établissement qu’après la fermeture de ceux-ci, et par conséquent je n’aurai mes classes que quelques jours avant la rentrée scolaire. Bref du stress en perspective mais l’euphorie du moment me permet de passer outre cette angoisse car, enfin je suis titulaire d’un CAPES ! Je vais rentrer dans la grande maison de l’éducation nationale qui m’a chaleureusement accueilli au cours de ces quatre dernières années.

A mon tour maintenant de passer du côté prof et de faire montre de ma gratitude envers cette institution qui m’a donné les moyens intellectuels de faire des études, à un coup financier et humain important certes, mais néanmoins l’enrichissement important de mon capital culturel a été un facteur déterminant sur mon parcours personnel.

Voilà à la rentrée je serai donc l’objet de focalisation d’un petit groupe d’adolescents.

C’est une chose assez excitante et angoissante à la fois de se dire que l’on a la charge de devoir assumer le rôle d’enseignant, d’être face aux élèves « en responsabilité ». Mais quelle excitation ! Quel enthousiasme cela suscite ! Un réel bonheur. Double d’une part parce que pour mon cas je quittais à ce moment-là le rôle d’assistant d’éducation, de surveillant, bref de pion. D’autre part parce qu’au cours des quatre dernières années j’ai de plus en plus aspiré à prendre ma part de responsabilité dans l’éducation des jeunes générations et la transmission de valeurs qui fondent la vie citoyenne, la vie avec les autres et le rapport à soi.

Ainsi donc j’allai me retrouver devant les élèves, en classe.

 

La vie du stagiaire

Etre performant, rapidement, parvenir à répondre à des attentes souvent peu claires sans délai. Le tout sous le joug de la sacro-sainte titularisation que l’on nous fait pendre au nez.

« L’inspecteur vient pour te faire signer pour les quarante prochaines années ! »

Cette phrase tu l’as entendue des dizaines de fois. On te rappelle en permanence que ta situation est dans la main d’une personne que tu as rencontrée en coup de vent. Tu n’as pas la moindre idée de ce qu’il attend de toi si ce n’est répondre aux attentes du programme.

On visite ta classe. Les élèves s’y sentent bien mais en effet ton cours n’est pas parfait. Mais en même temps quel enseignant est capable de faire à la perfection une séance où rien d’imprévu n’arrive où rien ne va un peu de travers

Attend-on de nous que nous soyons des machines à distribuer le savoir et la bienveillance de manière automatisée ?

« Il faut exploiter les éléments que l’on t’apporte dans la formation ».

Mais quelle formation ? Celle qui a débuté après la rentrée ? Celle où tu dois te rendre deux fois par semaine avec 4 heures de trajet dans la journée. Celle qui te fait perdre du temps alors que toi tu t’échines à préparer des séquences conformes au cadre imposés par les Bulletin Officiel.

Mais ce métier est passionnant. Oui il l’est ! Travailler au contact d’adolescents est une source d’étonnement et d’émerveillement constant. On va de surprise en surprise on prend en compte l’inattendu, on se défait de certaines représentations, on apprend.

Les élèves nous enseignent. Moi qui étais rentrée dans l’éducation nationale pour faire apprendre je ne m’attendais pas à apprendre autant.

Mais voilà encore et toujours cette foutue pression. Tuteur, formateurs, responsable de formation. Tous sont bienveillants mais chacun apporte sa pierre à l’édifice de la pression institutionnelle.

Et toi tu ne comprends pas pourquoi on ne te laisse pas tranquille avec tes élèves en te proposant des conseils des améliorations de temps à autres. Le savoir et les savoir-faire sont pourtant des choses qui se construisent avec le temps. Enfin en tout cas c’est ce que l’on t’a dit à l’ESPE. Il faut être bienveillant avec les élèves.

Mais alors pourquoi ne l’est-on pas avec nous ?

Toi tu veux être sur le terrain te frotter au concret et donner et transmettre autant que tu le peux. Tu veux permettre aux jeunes générations d’éveiller et former leurs esprits.

Malheureusement le poids de l’institution pèse sur le tien. Et un matin tu n’as plus envie de te lever. Tu continues cependant à aller dans ton établissement parce que tu aimes ça. Tu adores papoter avec tes collègues tu adore être devant tes élèves leurs parler et les écouter.

Le problème ?

Il arrive un moment où tu ne parviens plus à préparer de séquences. Tu n’es plus productif. La machine est bloquée.

Le pire ? C’est de s’en rendre compte. De savoir que ce blocage ne va faire que te mettre dans une situation délicate mais malheureusement hé bien … Tu n’y peux plus rien. Tu es fatigué. Tu n’en peux plus de cette pression constante que l’ensemble des acteurs de ta formation te met.

Toi tu n’as qu’une envie c’est enseigner et permettre aux élèves de se former.

Eux ils n’ont qu’une envie c’est de te former.

Aujourd’hui,  à l’approche de mon inspection prochaine, je ne ressens plus qu’une seule chose, malgré ma passion pour le travail avec les jeunes : de l’angoisse. Une angoisse qui pollue et parasite toute mes pensées et qui me ralentie dans tout ce que j’essaie d’entreprendre.

 

Inspections de titularisation

Tu as la sensation d’avoir fait ton job, exercé ta profession au mieux de tes capacités et de ton énergie. En tout cas tu te sens épuisé, vidé, l’année a été intense, éreintante, exigeante.
Tu as l’impression d’avoir été un prof correct. Pas le meilleur. Tu sais que ta méthode et ta pédagogie doivent être améliorées. Tu en es conscient et tu n’as qu’une seule envie bien faire, mieux faire.

Lorsque tu prends ta douche tu repenses à toutes ces situations qui t’ont fait sourire et d’autres beaucoup moins lorsque tu étais face à tes élèves et que tu t’efforçais d’être à leur écoute et exigeant, de leur permettre de se forger un esprit critique, de se construire un capital culturel qui les rendent aptes à affronter le monde.

Tu sais que tes inspections ne se sont pas déroulées à merveille, pas si mal non plus cela dit. Mais en même temps quel enseignant à l’aube de sa carrière peut prétendre avoir brillé de mille feux ? Tu subis avec grâce les entretiens qui suivent tes deux inspections (une dans chaque matière en Lycée Professionnel) le premier inspecteur te reproche de ne pas avoir suffisamment bien adapté tes contenus de cours (oui c’est certain cela aurait pu être mieux) et te demande également d’encourager les élèves à prendre plus la parole. Aurait-il oublié que nous sommes un vendredi après-midi, que les élèves sortent de d’une semaine chargée et de sept heures de Travaux Pratiques ? Qu’eux aussi, malgré leur bonne volonté et leur motivation ils sont fatigués et que le seul cours du vendredi après-midi n’est pas leur moment favori ? Mais qu’importe !

Tu te fixes comme objectif pour l’inspection à suivre (15 jours plus tard), de favoriser la prise de parole. Tu prépares ta séquence, tu prépares ta séance, tu te fixes en tête le besoin de participation des élèves, la plus criante des manifestations cognitives. Tu en oublies même à ce moment-là certains prérequis du programme … Faute impardonnable.

Durant ton heure de cours les élèves s’activent, participent, observent et commentent. L’œuvre de Delacroix les stimule et c’est bien.

Voilà tout ce que tu espères : les intéresser.
Ils regardent les détails, posent des questions pertinentes, scrutent, te demandent des précisions. Bref ta séance se passe à merveille.

Mais visiblement ton inspectrice n’assiste pas à la même scène. Et elle te le fait savoir. Eh bien oui, elle « n’as pas eu l’impression d’assister à un cours de français ». Ton erreur ? Avoir fait faire des recherches sur le tableau La Liberté guidant le Peuple  au préalable. Gravissime car cela biaise le ressenti de tes élèves ! Ils ne peuvent pas dès lors exprimer ce qu’ils ressentent réellement !

De plus tu n’as fait parler que trois quarts de la classe. Impardonnable !

Te voilà donc défait, la mine basse face à cette représentante de l’institution qui d’inonde de doctes paroles sur les bienfaits du programme et de la pertinence de la logique des textes institutionnels. Car avec ce tableau tu n’as pas « choisi une période de rupture » tu n’as pas pris assez garde aux attentes institutionnelles. Voilà qui est fort embarrassant.

Tel un enfant pris en faute te voilà donc épinglé. Tu ne sais donc pas lire une circulaire ni même appliquer des ordres.

Bref toi qui pensais devoir transmettre des savoirs et former des esprits à la pensée critique et autonome tu n’as pas su percevoir que ton rôle était avant tout d’appliquer des ordres.

Les semaines passent donc sans un mot de la part ni de ta tutrice ni de ton inspecteur. Un silence épais comme de la poix s’abat sur ton esprit puisque tu le sais ton destin est entre les mains de quelques personnes qui statueront entre eux sans que ta parole ne soit sollicitée.

Et puis la date des commissions arrive et passe. On t’en informe (des collègues) tu ne seras contacté que s’il est nécessaire de convoquer un jury pour décider de ton sort. Tu attends donc mais les dernières semaines de silence t’ont démoralisé. Et puis tu as repensé pendant tout ce temps à ces malheureuses inspections. Tu t’en veux. Tu voudrais rembobiner le film refaire la scène, couper certains passages au montage et y insérer une séquence rapide dans laquelle tu t’écrierais : « Je sais ! J’ai compris ! Laissez-moi une autre chance ! ». Mais bon tout ça c’est dans ta tête.

Et là tu reçois un mail. Tu sais que ce n’est pas bon signe mais tu l’ouvres quand même.

 

Un glaçon gros comme ton poing vient se nicher silencieusement dans ton estomac. « Et merde ». C’est ta seule réaction.

Finalement tu n’es pas surpris.

Tu animes tes dernières heures de cours tant bien que mal en souhaitant tout le bonheur du monde à tes élèves, qui eux te remercient de l’année qu’ils ont passée avec toi. Certains partent sans mot dire d’autres te lancent à grands cris et des aurevoirs, d’autre plus silencieusement avec un petit sourire.

Le tien est figé sur ton visage et tes paroles sonnent creux. Tu es absent. Tu attends avec angoisse ton jugement.

Tu t’y rends donc armé du peu de courage et d’énergie qui te reste en cette fin d’année marathon. Avec pour seuls compagnons ta convocation et les pièces qui constituent ton dossier.

La commission de délibération

Tu arrives devant la salle à l’heure indiquée. « 15 minutes avant » et te présentes. On t’indique négligemment de patienter dans le couloir sur une chaise inconfortable, exposée au regard de ceux qui passent par-là, tel un enfant convoqué chez le proviseur.

Quinze minutes s’écoulent. Temps au cours duquel tu vois rentrer des membres du jury avec les deux déjà présent à l’intérieur tu en compte cinq au total. Eux n’ont pas pris la peine de venir en avance tandis que toi tu t’es levé à 4h30 pour ne pas être en retard.

Qu’importe tu reprends un café à la machine. Décidément dans l’éducation nationale il faut tout se payer soit même.

Et tu entres.

Tu te rends compte de l’immensité de la salle dans laquelle tu as passé les écrits du cours il y a de ça plus d’un an. Comme un retour en enfance tu t’avances face à tes cinq juges. Tu prends place.

La tâche est simple : tu te présentes, présentes ton parcours, ton année, ta perception du déroulement de ton stage.

Encore !

Toujours cette même injonction : avoir du recul.

Avoir du recul sur un événement que tu es en train de vivre actuellement, en sachant que tu n’as pas, par le passé été enseignant. Ta seule connaissance du terrain dans la classe c’est celle-ci et celle que tu as vécu en tant qu’élève. Et dans ton cas il ne vaut mieux pas que tu parles de la deuxième. Bref mission impossible mais à laquelle tu te plis, une nouvelle fois.

Tu te rends compte d’une chose : ils n’avaient pas besoin de ta présence pour statuer sur ton cas. Les rapports saignants de ta tutrice et des deux inspecteurs ont fait le travail. Même ton chef d’établissement, malgré son rapport positif, ne peut plus rien pour toi.

Tu viens de te taper 45 euros et 3 heures de trajet pour rien.

Bref tu sais que c’est foutu. On te demande même durant cet entretien de 30 minutes si tu sais ce que c’est que d’être enseignant.

Avec quoi fait-on des cours ? Que vous a apporté la formation ?

Bref tu sens bien que tu n’es pas dans un lieu protégé de libre expression et d’épanouissement personnel. Alors comme on le dit trivialement tu fais le canard, le dos rond et tu attends que ça se passe.

Tu as à ce moment-là une petite pensée pour un de tes élèves que tu as vertement tancé pour une quelconque raison (tu ne t’en souviens plus) mais qui a adopté la même stratégie.

Un petit sourire aux lèvres, tu écoutes sans vraiment écouter tes juges que tu ne pourras pas faire changer d’avis. Tu hoches la tête et, une fois l’entretien fini, tu les salues poliment. Exactement comme ton élève l’avait fait. Une fois que tu as le dos tourné ton sourire s’élargi.

Tu ne t’es jamais senti aussi proche de tes élèves.

Mais ce n’est pas fini !
Tu es maintenant convoqué par ta DRH. Eh bien oui ! Les inspections les rapports, la commission n’ont pas suffi ! Non !
Maintenant tu dois rencontrer une bureaucrate qui va t’entendre, une fois de plus, au cours d’un entretien.
Evidemment il est absolument nécessaire avant de t’accorder le droit de refaire une année de stage si tu as bien compris tes fautes. Si tu as bien intégré la chance que l’on te laisse de te racheter, de faire amende honorable. Oui tu vas devoir une fois de plus ramper devant une personne dépositaire d’une autorité abusive. Tu sens l’humiliation s’ajouter à l’humiliation.
Tu aimes ton métier, tu as la sensation d’être compétent malgré les bilans négatifs formulés sur ta personne qui ne te considèrent pas assez expérimenté au terme d’une année de stage.

En même temps tu as toujours aimé l’ironie et le cynisme te voilà donc servi.

Convoqué au Rectorat

P. est une ville construite sur une colline principale et la ville s’est peu à peu étalée sur les reliefs alentours envahissant au passage les deux rives d’une rivière. La ville et son plateau central repose au sommet de cette colline. Les places et esplanades principales sont agrémentées pour deux d’entre elles de la même pierre calcaire blanchâtre qui brille au soleil. Il s’agit de l’esplanade de la préfecture et la place d’arme qui s’étale au pied de la mairie. Tous deux sont des bâtiments anciens et finement ouvragés. Une troisième place sur le plateau est occupée par une église médiévale, entourée d’un pavé grisâtre, qui fait face à l’un des bâtiments les plus anciens de la faculté (faculté du 15ème siècle).

Sur l’un des versants de ce qui fut une colline mais est maintenant une agglomération de taille moyenne, se trouve le rectorat de l’académie de P., où l’on entre par la grande porte, ou plutôt par le grand portail. Ce qui frappe tout d’abord l’œil c’est la dimension des lieux et des objets qui composent cet espace. La cloison qui sépare les résidents des visiteurs à deux effets. Sa dimension tout d’abord découragerait toute personne tentée par une escalade impromptue et d’autre part tant par sa hauteur que par sa largeur, cette entrée estampillée du sigle du Ministère de l’éducation Nationale exprime expressément la puissance de l’Etat décentralisé en Province, et ne peut a fortiori que créer un sentiment de participer à des affaires importantes à ceux qui exercent des fonctions au sein de ces bâtiments.

Pour franchir ce premier obstacle, le visiteur, qu’il fasse ou non parti de l’éducation nationale, en tant que fonctionnaire de l’état ou simple visiteur extérieur (parent, ou partenaire de l’institution) doit passer par un bureau d’accueil où un agent se chargera de vérifier son identité et de lui attribuer un autocollant estampillé du même sigle que le portail aux couleurs du drapeau national et agrémenté du mot « Visiteur ». Cet élément l’identifiant comme un élément extérieur venu « rendre visite », la personne est « libre » d’aller à sa guise en fonction de l’objet de sa visite et de l’itinéraire qui lui est attribué par ce même agent.

La première barrière donc franchi le visiteur peut admirer ce qu’il n’était qu’en capacité d’apercevoir depuis l’extérieur. L’enceinte intérieure de ce lieu se compose d’un ensemble de bâtiment aux dimensions tout à fait respectable, compte-tenu des contraintes immobilières de la ville dans lesquels ils se trouvent. Ces bâtiments (A B C) composent trois des arrêtes d’un rectangle complété par le portail d’entrée. Son aire est composée d’une esplanade, organisée en allées parsemées de petits espaces verts et qui composent également le parking du personnel. De nombreuses places en sont d’ailleurs occupées, ce qui laisse deviner à l’œil profane l’importance du dispositif humain mis en branle par l’institution d’Etat de cette académie. Il est d’ailleurs impensable que des éléments extérieurs (sauf autorisation exceptionnelle, ou visiteur de haut rang) puisse occuper une place dans cette enceinte sécurisée, puisqu’il est bien notifié sur les convocations émises par le rectorat qu’il est difficile de se garer aux abords des bâtiments et que le parking n’est pas accessible aux visiteurs.

Je me dirige donc vers le bâtiment A qui m’a été indiqué par l’agent d’accueil. Et me retrouve après une marche de courte durée mais suffisamment longue pour qu’elle soit notée face à deux portes fumées encadrées par une arche. L’effet est saisissant. Le visiteur se retrouve face à lui-même devant ses portes miroirs et équipées d’un interphone. Le laps de temps nécessaire à l’agent d’accueil pour s’enquérir de l’objet de la présence du visiteur laisse à ce dernier le temps de s’observer lui-même dans ce miroir inattendu. N’étant pas très à l’aise dans cet espace si vaste, représentant je dois bien le reconnaître ce qui me répugne le plus dans l’institution scolaire, la bureaucratie, je me sens décontenancé. Et je me dis que cette impression n’est pas que le fruit de ma psyché paranoïaque mais que la disposition du bâti encourage ledit effet chez celui qui n’est pas accoutumé à ces lieux. Je m’observe dans la vitre et ne peut m’empêcher de remarquer que mon trajet à pied, en partie sous la pluie suivie d’une chaleur humide m’ont fait transpirer, mes vêtements ont l’air froissé et ma chemise de coton épais est couverte de poil de chat blanc et roux. De plus mon badge m’apparaît comme un stigmate de mon aliénité en ces lieux.

Finalement la porte m’est ouverte, ou pour le moins magnétiquement déverrouillé. Les quelques pas nécessaires pour passer de l’interphone au battant s’étant déverrouillé me paraissent une éternité. Mais cette impression n’est rien à côté de la suivante lorsque je pénètre dans le hall d’accueil.

Cette pièce-ci est à la mesure des portes qui y conduisent. Haut de plafond, long et large, ce hall n’offre pas un accueil chaleureux aux visiteurs. L’effet est renforcé par le long comptoir incurvé, qui prend la forme d’une virgule vers lequel il faut se diriger et où attendent assises, de l’autre côté de ce qui prend l’aspect d’un rempart, trois réceptionnistes (au féminin). L’œil ne sait vers qui se tourner. L’une fait directement face au battant servant d’ouverture tandis que sa voisine se trouve face au deuxième battant et donc dans les champs de vision du visiteur. La dernière est à porter de voix et dans l’alignement de la première sa chaise étant placée à la perpendiculaire de sa collègue (dans le bas de la virgule) sa position donc n’invite pas à l’interaction. Ne laissant que deux possibilités.

Le duo d’accueil donc est constitué d’une femme assez âgée aux cheveux blanchissant et d’une jeune femme aux cheveux châtains. Détails cocasses toutes deux portent des lunettes. L’une à foyers plus épais que l’autre.

La première semble néanmoins être en position de domination du comptoir d’accueil puisqu’elle se charge de « m’accueillir » à mon arrivée en s’enquiert de l’objet de ma visite. Son verbe est laconique et ses paroles sèches.

Moi : Bonjour, je viens parce que j’ai rendez-vous avec Mme Pommier.

La laconique aux cheveux blancs : Vous êtes monsieur ?

Moi : Monsieur M.

La laconique aux cheveux blancs : Vous avez rendez-vous avec quelle madame Pommier exactement ? La DRH ?

Moi : Euh oui la DRH c’est ça. Mais je suis en avance je n’ai rendez-vous qu’à 16h30. Il y a plusieurs Mme Pommier ?

Je trouvais en effet assez comique d’avoir plusieurs personnes travaillant sous un patronyme aussi fruité dans le même ensemble de bâtiment. La boutade « mais c’est un vrai verger ici ! » me vint à l’esprit mais je me ravisai, l’humeur ne me semblait pas à l’humour.

La laconique aux cheveux blancs : Je vais vous demander de patienter là, me dit-elle en me montrant dans un angle de la pièce trois fauteuils près de portes battante et de deux ascenseurs.

La demie heure qui suit fut l’occasion d’observer le va et vient d’un ensemble de gens à l’air affairé qui semblent savoir où aller. Ou du moins n’arborant pas cet air incertain de celui qui ne connait pas les lieux. A plus juste titre dans des lieux aussi vastes. Une minorité d’entre eux prêtent attention aux deux personnes derrière le comptoir (l’une d’entre elles ayant terminé sa journée), ce qui peut peut-être expliquer d’une part l’attitude sèche dont j’ai fait l’objet, complété par la teneur de leurs tâches quotidiennes.

En somme je me trouve près du standard du rectorat. L’ensemble des appels passés à cette instance académiques circulent par les trois postes téléphoniques qui se trouvent face à moi. A en juger par les bribes de conversation que je parviens à entendre, les deux standardistes, agents d’accueil répondent autant à des parents, qu’à des élèves, des enseignants stagiaires, titulaires, contractuel, vacataires (de toute disciplines et de tout type d’établissement) mais également à des partenaires extérieurs à l’école auxquels on n’aurait pas fourni de ligne directe pour parler à leurs interlocuteurs. Et sont en charges de transférer les appels en expliquant la raison des coups de fils au destinataire dûment identifié. Ces deux/trois personnes sont en effet la gare de trie des appels entrant du rectorat chargées d’identifier à l’aide des mots clés composant une requête de trouver le bon interlocuteur. Ainsi le ton se fait pressant et elles n’hésitent pas à interrompre la personne appelant le standard afin de limiter la durée de l’interaction téléphonique et traiter de manière efficace l’appel. En effet durant le peu de temps (environ 25 minutes) que je passe dans ce hall de trie (à double titre) je parviens à percevoir (une vingtaine de coup de téléphone). L’indice principal n’étant pas une sonnerie puisque désactivée, les deux standardistes restante réagissant à un stimulus lumineux situé sur un cadran face à elles, mais bien le ton empressé et pressant qu’elles adoptent de manière mécanique en répondant au téléphone (« rectorat de l’académie de Poitiers bonjour »).

Par la suite, je suis accueilli dans un bureau situé dans le bâtiment B du rectorat de P. au premier étage.
Pour y accéder j’ai été accompagné par un personnel (homme, la quarantaine) qui m’a guidé jusqu’à l’entrée du bâtiment et a déverrouillé une autre porte sécurisée, similaire à celle du premier bâtiment dans lequel j’ai pénétré (fumée avec un effet « miroir »). En franchissant cette porte on accède au hall d’entrée, de taille plus modeste que celui de l’autre bâtiment, la pièce est sobrement décorée et éclairée de manière similaire à l’autre bâtiment : les lumières ne sont pas aveuglantes plutôt proches d’une lumière naturelle. Face à moi se trouve un escalier de taille imposante construit en spirale pour épouser la forme de ce qui semble être un passage semblable à une tour de château.

Les marches sont de bois plein, d’un marron dénotant d’un entretien soigneux et récemment cirée. L’escalier est large environ 2m50 et les murs qui l’entoure sont fait de pierre de taille occasionnellement apparentes et en majorité recouvertes par un enduit couleur crème très élégant. L’accès à l’étage se fait donc par cet escalier la balustrade est d’un acier gris poli qui lui aussi laisse penser qu’il est bien entretenu. Il me vient tout de suite à l’esprit l’image de certains établissements délabrés dans lesquels j’ai travaillé. Le contraste est saisissant.

J’accède donc à l’étage et débouche sur un couloir haut de plafond sobrement décoré mais d’une élégance égale à ce que j’ai observé jusqu’à présent. Le parquet au sol est de bonne qualité le couloir circule le long de bureaux constitués de grande vitre opaque allant jusqu’au plafond. On peut imaginer que chacun d’entre eux possède des fenêtres donnant sur la façade et ont vu sur l’esplanade centrale de l’ensemble de bâtiments. On m’indique un espace d’attente composé de deux canapés usagés mais bien entretenus d’un relatif confort couleur beige, sans tâche, fait de bois brut et recouvert de coussins simples qui couvre la totalité de la surface sur laquelle le visiteur peut être amené à reposer ses membres (dossier, bras et séant). Il y a également un fauteuil rouge, au design moderne, qui semble fait de fibre de verre et sur lequel se trouve une plaque indiquant qu’il a été réalisé par les élèves de BTS d’un établissement sans doute spécialisé dans la fabrication de meubles de maison.

Les canapés font face à des bureaux et sur la droite se trouve le secrétariat général auquel on accède via un nouveau couloir. Derrière les canapés se trouvent une fontaine à eau installée sur les canalisations du bâtiment proposant de l’eau réfrigérée ou à température ambiante. Il y a également une photocopieuse dont les personnels se servent au quotidien.

Le portrait de la pièce et le faste simple est complété par la présence de meuble à l’ancienne de bois plein (deux), de taille modeste, dont la fonction vraisemblable est de décorer. Le mur à l’opposé des bureaux est constitué, à l’image de l’escalier d’accès à l’étage de pierres apparentes, à la différence qu’il laisse également voir des vestiges d’une ancienne structure qui font penser que malgré la certaine modernité dans la décoration intérieure (verre opaque et barre métalliques) la bâtisse est plus ancienne. Cet aperçu du passé de la structure rappelle certains vestiges médiévaux présents dans la ville par endroit où l’on peut apercevoir des morceaux de pierre fondatrice consolidées par de la terre de couleur ocre.

Si le visiteur lève la tête, attiré probablement par les bruits d’activité humaine, il pourra apercevoir la balustrade de l’étage supérieur qui surplombe l’espace dans lequel il se trouve et qui laisse une trouée entre les deux espaces.

De fait cet espace d’attente est également un espace de circulation des personnels mais également de regroupement. La seule distinction possible permettant de discriminer les personnels des visiteurs est l’autocollant que certains arborent soit sur leur vêtement ou sur leur sac. Parmi les potentiels personnels il est possible de supposer leur rang en fonction de leurs tenues vestimentaires.

Ainsi certains semblent avoir des tenus relativement sobre, qui offre le double bénéfice du confort mais également de convenir à un leur lieu de travail. D’autre en revanche portent des costumes complets. Les codes de l‘éducation nationale offre plusieurs possibilités quant à leurs fonctions : des chefs d’établissement de lycée prestigieux ou souhaitant véhiculer une image de sérieux et d’autorité (un costume de fonction) peuvent se vêtir de telles tenus. En l’occurrence dans ce cadre ces chefs d’établissement arboreraient un autocollant « visiteur ». Dès lors on peut supposer que les personnes observés sont des Inspecteurs d’Education Nationale. Par ailleurs une bribe  de conversation entendue dans cet espace d’attente par le visiteur patientant pour son entretien et auquel on ne prête pas une attention soutenue, permet de savoir que cette personne d’un certain âge, « a enseigné quinze ans » dans un établissement.

La personne que je dois rencontrer est en retard, je me demande alors quel est le délai acceptable pour me présenter de nouveau à l’accueil général pour m’enquérir de l’état de la situation. Je me fixe arbitrairement le repère de 15 minutes en prenant garde de regarder régulièrement et ostensiblement ma montre que je viens de remettre au poignet malgré la chaleur. J’essaie dans un même temps d’adopter une attitude décontractée mais je semble incapable de déterminer quelle peut-être cette position. Dois-je mettre mon bras sur l’accoudoir du fauteuil ? Au risque de paraître avoir une attitude arrogante et trop sûre de moi. Ou alors poser mes mains sur mes cuisses, avec la possibilité bien entendu que cela laisse paraître l’image d’un élève patientant anxieusement pour se rendre dans le bureau du proviseur. Tandis que je me fais cette analogie je me dis qu’elle est plutôt appropriée à cette situation infantilisante et un brin humiliante.

Je finis finalement par croiser les bras et attendre dans un silence observateur.

Entretien avec une DRH de l’éducation nationale

La personne en charge de mener l’entretien finit par venir me chercher elle me tend la main pour serrer la mienne tout en se présentant, puis m’indique de la suivre jusqu’à ce que j’imagine être son bureau. Détail absurde : je me cogne la main sur un des montants de la porte battante ce qui produit un bruit sourd et je ne peux retenir un grognement de douleur. Pleine de sollicitude ma responsable hiérarchique me demande si ça va et si je ne me suis pas fait mal, sur un ton qui ne laisse pas de m’agacer et que j’identifie comme maternaliste,  peut-être est-ce mon anxiété qui s’exprime à ce moment-là.

J’entre dans le bureau et j’ai la surprise d’y trouver une deuxième personne que la DRH me présente comme étant « la responsable des personnels enseignant ». La première pensée qui me vient à l’esprit tandis que j’accueille sa poignée de main ferme et énergique est que la présence d’une tierce personne ne m’avait pas été annoncé dans le courrier de convocation, ni même au téléphone. L’entretien qui n’est pas encore commencé se passe, à mon goût dans une ambiance pour le moins désagréable. On m’indique alors une place à une table ronde de bois plein, marron sombre assez grande pour que quatre personnes s’y installent confortablement sans être gênées par les affaires des autres. La DRH se place face à moi tandis que la responsable des personnels se place sur ma droite, légèrement hors de mon champs de vision ce qui m’oblige à tourner la tête pour la voir ou m’adresser à elle.  Je suis dos à la porte, derrière mon interlocutrice se trouve ce que j’imagine être son bureau, un beau meuble de bois plein sur lequel repose des papiers soigneusement rangés et un ordinateur. Derrière se trouve une fenêtre qui comme je l’avais imaginé plus tôt donne sur l’esplanade centrale du rectorat. Sur ma droite derrière ma deuxième interlocutrice se trouvent ce qui me semble être des meubles de rangement de taille assez imposante, en bois marron d’une qualité semblable à celle du bureau. Je me dis que décidément les équipements et le confort ne sont pas les mêmes partout. Je sors mon dossier prends de quoi noter, pose ma trousse devant moi et dans un geste de bravade assez vain sors mon plus beau stylo chromé « waterman » comme pour rivaliser avec ce que j’identifie de mon regard d’acteur de terrain comme un luxe sobre et provocateur.

L’entretien qui suit est reproduit de mémoire mais correspond en creux à la réalité du management au sein de l’éducation nationale.

DRH : L’objectif de cet entretien c’est surtout pas de refaire le jury qui a eu lieu mais plutôt c’est de voir si vous avez bien compris ce qu’on vous demande et dans quelle perspective vous vous situez pour l’année prochaine et de voir avec vous si vous avez des contraintes particulières puisque l’idée c’est que vous soyez dans les meilleures conditions possibles de façon à être titularisé l’année prochaine.

D’abord ce que j’ai noté dans votre dossier c’est un problématique de positionnement et vous avez développé le projet qui était plutôt CPE vers l’enseignement hein  donc PLP Lettres-anglais et j’ai noté des choses dans les rapports que j’ai regardé c’est votre difficulté à entrer dans la peau de cet enseignant que ce soit dans les contenus ou dans la posture. Est-ce que ça c’est quelque chose que vous avez bien analysé ? Qu’est-ce que vous pouvez m’en dire ?

Moi : Alors je vais un peu revenir un peu en arrière sur le projet. Je me suis effectivement engagé dans la formation de CPE, puisque c’est le métier vers lequel je me suis naturellement dirigé vu que je travaillais en vie scolaire.

DRH : Vous étiez Assedu ?

Moi : Oui j’étais assistant d’éducation. Hmmm… Cela dit en même temps j’avais tout de même envie d’enseigner même si j’avais pas suivi la formation d’enseignant. J’ai fait le choix de m’inscrire au PLP seulement et pas au CAPES. Ce qui fait que j’ai eu un des concours le PLP et pas celui de CPE. Ca m’allait très bien.

Sur le positionnement en tant qu’enseignant, j’ai pas eu la sensation de ne pas me positionner en tant qu’enseignant. Effectivement j’ai eu des difficultés à faire mien la manière de travailler de l’enseignant, de préparer des séquences puisque c’était nouveau pour moi. C’est quelque chose que je découvrais, j’ai dû apprendre sur le tas avec l’aide de ma tutrice. Effectivement j’ai beaucoup, beaucoup travaillé là-dessus pour être compétent pour mes élèves. Enfin en tant que tel je n’ai pas eu la sensation de ne pas être enseignant, il y avait des compétences que je n’avais pas et que j’ai essayé de développer tout au long de l’année avec effectivement plus ou moins de succès. J’ai trouvé ça un peu dur de me voir reproche d’avoir un positionnement de CPE étant donné que je n’avais pas un positionnement de CPE avec mes élèves, j’avais un positionnement d’adulte référent.

DRH : Mais le CPE est un adulte référent…

Moi : Oui, non mais dans la classe et pas euh à l’extérieur de la classe. (…) Après j’ai bien relu l’ensemble de mes rapports et des manques (qui y sont pointés). Je suis tout à fait conscient que je n’ai pas fait assez appel aux programmes.

DRH : Oui il y a surtout des compétences didactiques (partie inaudible). Vous pensez que la marche est haute ou que vous pouvez quand même y arriver ?

Moi : Ah non je pense que je vais y arriver après effectivement la première période était très très intense.

DRH : Vous étiez à temps plein ?

Moi : Non à mi-temps, mais entre la formation et mon emploi du temps concentré sur deux jours. Effectivement je pense que c’est (rattrapable ?). Je ne me fais pas soucis.

DRH : Vous êtes toujours sur ce projet, vous ne l’avez pas abandonné ? Vous ne vous dites pas finalement je préfère être CPE ?

Moi : Ah non non.

DRH : Ca ne remet pas en question votre projet ?

Moi : Non j’ai pris énormément de plaisir à être en classe, avec les élèves, c’est bien pour ça que j’ai présenté les deux concours c’est que quoi qu’il arrive même si ce sont deux métiers différents ce qui m’importait c’est d’être dans un établissement en tant qu’adulte référent. En l’occurrence j’ai découvert le métier de professeur, j’ai côtoyé beaucoup de collègues durant les quatre années au cours desquelles j’ai été assistant d’éducation. Là ça a été l’occasion d’être dans la classe. Donc non au contraire ça ne remet pas en cause mon projet.

DRH : D’accord. Donc vous avez besoin d’une formation particulière, est-ce qu’il y a des éléments que vous souhaitez creuser d’avantage, être accompagné d’avantage ? Vous êtes pas obligé de le dire aujourd’hui à moi hein, vous pouvez y réfléchir pendant l’été et puis nous en faire part à la rentrée mais faut que vous soyez très actif. D’abord vous prenez votre référentiel, vous regardez vos rapports d’inspection, voir si l’écart est fort, si cet écart peut être comblé seul ou si vous avez besoin d’aide, avec le tuteur avec les inspecteurs mais faudra nous le dire dès la rentrée. Faudra pas nous dire au mois de Mars, donc soyez vraiment très très actif, ça nous dérange pas, au contraire. On préfère quelqu’un qui nous fait beaucoup de demande sur les formations et l’accompagnement que quelqu’un qui nous dit rien et puis au mois de Mars ça ne va pas. D’accord ?

Moi : Oui

DHR : Sur votre affectation quelles sont vos contraintes personnelles ?

Moi : Hé bien clairement, si je peux éviter de déménager, j’habite à R. J’y ai déménagé suite à mon affectation dans mon établissement.

DRH : D’accord

Moi : Donc euh moi j’ai pas le permis, j’ai pas de voiture, je me déplace en train et à vélo, ça me laisse un rayon assez large dans les communes où je peux aller.

DRH : Vous envisagez de passer le permis ?

Moi : Euh … Oui. Pour rapidement vous expliquer, je l’ai passé deux fois et puis faute d’argent je n’ai pas pu le repasser.

DRH : Vous le repasserez une autre fois ?

Moi : Donc effectivement je comptais le faire l’année prochaine.

DRH : Vous savez que vous avez la possibilité de voir l’assistante sociale des personnels ?

Moi : Oui

DRH : Voyez-la, voyez-la ! C’est extrêmement important pour votre vie professionnelle. Si vous êtes titularisé, vous serez peut-être titulaire en zone de remplacement au début.

Moi : J’avais d’ailleurs une affectation parfaite.

DRH : Vous étiez affecté où ?

Moi : A B. Au lycée M. Donc c’était en agglomération.

DRH : Oui mais, ça sera peut-être pas comme ça après. Il faut vous dépêcher à avoir votre permis de conduire, c’est important.

Moi : Oui, oui.

DRH : Après si vous demandez Créteil en premier vœu, vous l’aurez et y’aura pas de problème ! Bon on va voir comment on peut faire, je vous garanti rien mais en tout cas

Moi : J’ai cru vois sur les supports stagiaires en temps incomplet qu’il y aurait J. ?

DRH : Ça je sais pas. Nous on a des contraintes

Moi : Juste, je serai donc à mi-temps en formation à Poitiers ?

DRH : Vous allez partir sur un parcours adapté. Pour la formation on vous fera un parcours adapté qui vous sera signifié à la rentrée et la même chose si vous avez des souhaits particuliers il faut vraiment pas hésiter à nous le dire.

Moi : D’accord.

DRH : Si vous souhaitez approfondir les thématiques, revoyez quand même un peu votre … votre référentiel de compétences, revoyez un peu ce qui est attendu de vous. C’est là-dessus, sur ce qui va pas que vous serez attendu l’année prochaine, c’est là-dessus qui va falloir travailler d’ici deux mois c’est tout de suite qu’il faut nous le dire. D’accord ? J’ai vu qu’il était noté qu’il est difficile pour vous d’avoir une attitude réflexive sur vos difficultés, vous le comprenez ça ?

Moi : Oui, alors c’est vrai que j’ai été dans la difficulté dans a capacité à prendre du recul sur mes séances (…) c’est vrai que j’étais un peu coincé au moment des entretiens à avoir de la réflexion, à devoir réfléchir sur ce que je venais de faire. Donc c’est vrai que c’était un peu une injonction paradoxale pour moi, j’avais besoin d’avoir du recul et du temps, ce qui n’est pas forcément le cas de cette année vu qu’il y avait un enchaînement d’événements qui ont amené ce positionnement. Donc là je vais avoir du temps pour réfléchir à tout ça.

DRH : Je vois que l’Espé a mis un avis défavorable avec une note « très fragile sur les acquisitions pédagogiques », c’est rare que l’avis de l’espé soit défavorable, donc vous vous l’expliquez ça ?

Un silence s’installe quelques instants.

DRH : Vous sentez que vous êtes loin et que vous avez besoin d’un renfort de compétences initiales ?

Moi : Oui euuh ben ..

DRH : On se parle entre professionnels hein ! (…) Il faut que vous soyez vers la réussite.

Moi : Je vous avoue qu’il y a encore quelques mois je vous aurais dit non. Là, je ne sais pas. C’est assez compliqué d’avoir des retours.

DRH : Vous avez un référent non ?

Moi : Oui c’est Madame G.

DRH : Vous avez pu en discuter de ça avec elle ?

Moi : Je ne l’ai pas rencontré depuis…

DRH : Alors demandez-lui à la rencontrer au moins, demandez des conseils, voyez la et essayez de comprendre ce qu’il vous demande aussi à l’espé. Moi je peux vous dire en tant qu’employeur j’ai lu ce qu’indiquait M.R (IEN). Voyez avec M.R, vraiment allez vers les gens, allez vers eux, dialoguez, une démarche positive est toujours bien prise. Sur l’espé c’est moins mon domaine de compétence, néanmoins je pense que c’est important que vous puissiez reprendre une rendez-vous pour que vous puissiez comprendre. Si vous avez un autre avis défavorable de l’espé ça sera quand même compliqué, donc il faut que vous puissiez quand même comprendre pourquoi, et là aussi de mettre en place des choses qui vont vous permettre de lever ces éléments. Donc n’hésitez surtout, si j’ai un conseil à vous donner, réfléchissez un peu tout seul ou en ayant un retour avec des camarades de groupe, je ne sais pas avec qui vous avez pu avoir des contacts en confiance, mais voyez surtout les professionnels qui vous ont apporté ces remarques que ça soit chez eux ou chez nous. Parce qu’après vous allez partir sur une voie et en fait c’est pas ça qu’on voulait vous dire.

Votre chef d’établissement, son avis était favorable, c’est monsieur J. c’est ça ?

Moi : Oui c’est ça.

DRH : C’est quelqu’un de très carré, s’il vous a mis un avis favorable c’est qu’il y a de l’espoir !  Je vous le dis !

Il est intransigeant ! Que vous ayez un avis favorable du chef d’établissement, et de ce chef en particulier c’est plutôt très positif, c’est vraiment très encourageant. Après faut que vous puissiez comprendre l’espé et l’inspecteur. Vraiment ce qu’ils attendent de vous.

Moi : Oui ben c’est vrai que sur le moment j’avais conscience de ne pas avoir été brillant sur ces cours-là. Assez frustrant parce que j’avais fait de bien meilleures séances que ça. Et c’est assez difficile d’arriver à percevoir au-delà de ce qui est dit dans l’entretien et sur (ce qui a pu poser problème dans la séance ?) sur ce que j’ai pu faire juste avant.

DRH : Envoyez un mail à M.R, il faut que ce soit une démarche qui soit construite, (…), je comprends pas ce que vous attendez de moi, qu’est-ce que vous voulez ? Faut que ce soit un dialogue et une démarche professionnelle. Ce qu’on attend de vous c’est que vous soyez un professionnel dans votre discipline et vous devez maîtriser la manière dont vous l’enseignez. Il faut que vous ayez une démarche qui sera très bien comprise de votre inspecteur mais une démarche de professionnel, pas juste je viens pour discuter. Je viens avec des questions construites et déjà lui ça va le mettre dans une bonne perspective vis-à-vis de vous, il va se dire voilà il a passé un cap il est pro, il vient me voir avec des questions. Pour progresser il faut mettre en place une démarche professionnelle. On est pas là non plus à l’école, enfin l’école supérieure du professorat et de l’éducation, il faut que vous soyez dans une démarche professionnelle. Vous comprenez ça ?

Moi : Oh oui tout à fait.

DRH : Par rapport à la posture vis-à-vis de vos élèves, vous vous êtes senti à l’aise ? Vous avez besoin qu’on vous accompagne sur la gestion de classe ?

Moi : Non là-dessus, c’est quasiment le seul point qui est relevé par un peu tout le monde,

DRH : Sur la gestion de classe c’est très important hein ! Et qui peut être difficile.

Moi : Pour moi c’est peut-être la chose qui ne m’a pas posé de problème, donc euh, j’ai été enseignant déjà d’art martial, j’ai déjà géré des groupes et puis je pense que mon expérience d’assistant d’éducation et mon stage en tant que CPE m’ont quand même aidé. Sur la gestion de la classe, j’ai pas eu de soucis particuliers, en tout cas je n’ai pas eu cette sensation.

DRH : Non ce qui est noté c’est vraiment la préparation de vos séquences, la prise en compte de la diversité des élèves, fixer des objectifs à atteindre d’accord, c’est vraiment la construction de vos séquences, de votre cours, et puis les compétences liées à la maîtrise des contenus, la didactique. C’est vraiment ces deux choses-là. Il faut vraiment que vous fassiez des efforts là-dessus. Après un autre point négatif c’est la prise en compte des conseils prodigués. C’est pour ça que j’insiste beaucoup sur la nécessité d’établir … C’est noté dans votre, dans l’appréciation. Et dans le rapport de jury : l’analyse réflexive. Donc faites cet effort d’avoir cette analyse et de la confronter aux professionnels. A l’espé et avec votre inspecteur. En Posture pro. Et une fois que vous aurez fait ça, ça viendra tout seul, si j’ose dire. Après c’est que du travail. Vous êtes quelqu’un de sérieux vous allez y arriver. Mais y faut comprendre ce qu’on attend de vous. D’accord ?

Après je sais pas si vous avez d’autres questions ? D’autres souhaits autres que géographiques on essaiera de faire au mieux.

Moi : Oui oui j’avais compris

DRH : Vous avez pas de contraintes familiales, vous êtes marié, pacsé ?

Moi : Je suis pascé mais ce n’est pas une contrainte

Ma compagne est assistante d’éducation à R.

DRH : D’accord, donc elle aussi elle est employée à R. ?

Moi : Oui.

DRH : Oui donc il faut que vous soyez vraiment là-bas.

Moi : Oui enfin les communes proches ça va.

DRH : Enfin faut pas qu’on vous envoie à C. Non mais faut qu’on le sache hein.

L. et alentour sinon c’est en fonction des transports en commun, donc ça c’est important.

OK, est-ce que vous avez des questions, des souhaits ?

Moi : Oui j’aurais une question est-ce que mon tuteur, ma tutrice sera dans mon établissement ou dans un autre établissement ?

DRH : Alors on essaie toujours de faire en sorte que le tuteur soit dans l’établissement, après on le fait que sur la base du volontariat, on n’impose pas, on insiste fortement mais si on a un tuteur, une tutrice volontaire dans un établissement proche, qui est reconnu par votre inspection pour ses qualités d’accompagnement on préfère choisir cette personne que quelqu’un qui n’a pas envie dans votre établissement.

Alors maintenant si ça se passe mal avec le tuteur, avec la tutrice, il faut nous le dire très rapidement.

Moi : Justement pour revenir sur les conseils que je n’ai pas suivi.

DRH : Vous avez eu du mal à avoir une relation avec votre tuteur ?

Moi : Oui

DRH : Ouais ben ça faut nous le dire tout de suite.

Moi : Ça se passait plutôt bien au début….. En fait comme elle l’écrit dans son rapport, on travaillait sur une dropbox, un fichier partagé avec un suivi en temps réel, alors le souci que j’avais (..) je faisais en direct mes séquences sur cet outil de partage, et malheureusement j’avais beaucoup d’interventions avant d’avoir terminé mon travail, ce qui était assez oppressant. Elle intervenait très rapidement en amont avant que j’ai eu le temps de compléter mon travail et c’est vrai que c’était très perturbant parce que ..

DRH : Vous lui en avez parlé de ça ?

Moi : Oui, on a eu des désaccords ce qui fait qu’à un moment j’ai préféré travailler seul avec mes collègues dans mon établissement. Et c’est vrai comme elle le précise j’ai arrêté de travailler avec elle effectivement.

DRH : Alors ça, faut vraiment, c’est votre titularisation. Donc on attend que vous soyez bien et en confiance avec ceux avec qui vous travaillez. Parfois ça marche, parfois ça marche pas c’est une question de caractère y’a pas de jugement du tout. Si vous sentez que ça ne va pas, que ça ne fonctionne pas, il faut nous le dire tout de suite. Faut pas vous enferrez dans une relation tutoriale qui ne fonctionne pas. Parce que à la fin, il vaut mieux changer de tuteur parce que vous ça vous libérer et parce que elle aussi. Il vaut mieux changer plutôt que de ne rien et d’avoir une situation qui vous est défavorable. Donc en Janvier ou même fin septembre si ça passe pas faut nous le dire.

Vous nous appelez, vous envoyez un mail à la DRH et vous nous dites voilà j’ai un problème avec mon tuteur avec ma tutrice,  ça fonctionne pas. Et puis nous aussi y’a un échange. Et on voit avec l’inspecteur et on modifie les choses, et on change.

Maintenant faut que vous soyez, encore une fois dans une posture professionnelle, faut pas nous dire ses cheveux me reviennent pas et puis voilà, j’ai rien contre elle et pourquoi pas. Mais si vous nous expliquez ce que vous venez de dire, voilà j’ai essayé de lui en parler ça a pas marché, on peut passer par un dialogue avec l’inspecteur qui repositionne les choses avec vous deux, et si ça ne fonctionne pas voilà on change ! D’accord ?

Donc l’année prochaine on vous laisse une chance, saisissez la, il faut être attentif, si les choses fonctionnent c’est bien, si elles ne fonctionnent pas vous le dites, et vous allez vers vos professionnels référents, vous leur posez des questions pour bien voir ce que l’on attend de vous, comme ça moi je vous revois pas l’année prochaine. (…) Vous pouvez voir le conseiller mobilité carrière si vous souhaitez faire un point, y’a deux CMC qui vous reçoivent au rectorat en toute confidentialité, ça vous permettra aussi de revenir sur cette histoire de titularisation et essayer de travailler un autre projet en plan B. Comme ça si ça ne marche pas vous aurez autre chose. Et puis vous n’hésitez pas à nous appeler. D’accord ?

 

Persévérer ou se préserver ?

Cet entretien à sens unique qui suit la convocation qui a précédemment statué sur ma titularisation ou non sert de support pour parvenir à déterminer ma motivation à persévérer dans le métier. En somme il s’agit d’une sorte d’entretien d’embauche ou d’entretien bilan par lequel on teste celui qui jusqu’à peu était alors encore professeur en responsabilité à mi-temps et qui le reste du temps était accueilli dans une formation qui le plaçait l’autre moitié de son temps en situation d’étudiant évalué et jugé.

Je me trouve quelques mois plus tard, affecté, dans l’établissement d’exercice de ma tutrice de l’année qui vient de s’écouler dans mon appartement dans lequel j’ai emménagé en début d’année dernière et pour lequel j’ai dû débourser une grosse somme d’argent que je n’avais pas.

Me voilà donc assis devant mon ordinateur à faire des recherches sur les programmes, les Bulletins Officiels et autres joyeusetés qui sont le quotidien du stagiaire moyen. Demain je devrai me rendre à P en me levant à 5h00 du matin, et ce trois jours d’affilés, afin d’assister à des réunions d’accueil des stagiaires aussi soporifiques qu’inutiles. J’y entendrai des mots vagues de félicitations pour la réussite du concours, des paroles creuses de bienvenue dans la grande famille de l’éducation nationale à laquelle je ne prêterai guère l’oreille.

Je regarderai abasourdi les gesticulations du corps des inspecteurs qui s’exprimera d’une même voix mais en portant plusieurs masque sur les nécessités impérieuses du fonctionnement de l’éducation nationale. On entendra des mots tels que « compétences », « réussites », « résultats », « projets » dignes de conseil d’administration d’entreprise. On nous parlera en usant d’impératif et de tournure impersonnelle impérieuse tout en sous estimant notre capacité à comprendre ce qui se dit ou tout simplement en partant du principe que nous sommes incapables de comprendre et connaître les rouages du fonctionnement de l’école de la République.

La rentrée approche à grand pas et je me retrouve une fois de plus dans l’assemblée d’accueil des fonctionnaires-stagiaires de l’éducation nationale. L’accueil a lieu à la faculté de médecine de la ville car c’est la seule qui possède un amphithéâtre assez grand pour contenir l’ensemble des reçus au concours dans l’ensemble des disciplines. Oui pour la première journée en tant que fonctionnaire les personnels de l’éducation nationale sont reçus dans un lieu similaire à celui qu’ils viennent de quitter. Je vis personnellement ce moment comme une forme de régression intellectuelle et morale. Au cours de cette première journée d’accueil, suivie de deux autres, on nous parle de nos devoirs de fonctionnaire, de la fierté d’être dans le système éducatif tels des têtes de proue de ce beau navire. Mon cœur chavire à entendre de nouveau tant de platitudes. Nous sommes bien évidemment accueillis par la rectrice de l’académie qui nous contemple telle une masse informe aux multiples visages. Puis d’autres prennent sa place à la tribune, résident de l’université, directeur de l’espé. Tous énoncent des paroles creuses de félicitations, d’avertissement à respecter nos devoirs. J’en ai la nausée. Je décide donc de partir.

La rentrée des classe approche et les épuisements, les humiliations et la pression vécus durant l’année dernière ont raison de ma volonté et je décide donc de ne pas y retourner, de mettre en accord mon opposition à ce système qui broient et détruit avec ce sentiment d’abattement qui s’est emparé de moi depuis plusieurs mois. En mon fort intérieur j’accuse l’éducation nationale de m’avoir poussé à la détester alors que dans un même temps je me sens toujours enseignant. Mais incapable d’accepter de nouvelles humiliations pour exercer un métier que j’ai choisi.

Mon choix est donc de prendre de la distance vis-à-vis de l’action de terrain où l’on se retrouve à se battre contre des moulins à vent. Je ne peux m’empêcher de repenser à cette phrase que l’on m’a dit un jour en formation « vous ne les sauverez pas tous ». Un tel fatalisme pour un système aussi central à la perpétuation de la démocratie et des valeurs de la société française n’est pas acceptable et doit être combattu sur un plan idéologique. En soit il ne s’agit pas de céder à l’impulsion d’appeler à la réduction des effectifs de classe, chose évidemment nécessaire, mais de lutter pour un changement de paradigme éducatif vers une école de la coopération entre les élèves quelle que soit leur classe sociale et ce afin à terme de permettre à l’ensemble du tissu social national de se refonder. Il ne faut pas perdre de vu que l’école est une des émanations les plus manifestes de la société. Par conséquent, une école dans laquelle la compétition de tous contre chacun est un modèle de référence ne peut que manifester l’existence d’un modèle social injuste et violent mais aussi en est le vecteur de perpétuation.

 

Quel avenir pour l’école ?

Alors que je viens d’exposer une vision de l’égalité des chances qui tente de démontrer son caractère injuste et profondément inégalitaire. Que d’autre part j’ai souligné la violence et l’absurdité de la formation des jeunes enseignants entrant dans le service public, on peut se poser la question : que va devenir l’école publique ?

Avant de pouvoir y répondre il faut repartir d’un autre constat. Le métier d’enseignant attire de moins en moins et l’éducation nationale connaît une véritable crise du recrutement.

Quelles en sont les causes ? Métiers mal payés, mauvaises conditions de travail, peu de reconnaissance, aucune envie d’aller vivre une fois la titularisation obtenue en région parisienne ?

Faites votre choix ! Mais quoi qu’il en soit les métiers n’attirent plus, les postes offerts chaque année ne sont pas comblés. Prof devient un sot métier. Un métier repoussoir. Soit a priori, les gens préférant ne pas se présenter aux concours. Soit a posteriori, comme dans mon cas où la vocation et la passion n’ont pas survécu à la moulinette institutionnelle.

Ainsi on pourrait s’attendre à ce que l’Etat, les pouvoirs publics, s’emparent à bras le corps de cette question. Comme une évidence il faudrait que celui qui recrute, forme, et paie tout au long de leur vie certain citoyens devenus fonctionnaires se penche sur le problème, se demande « C’est quoi l’école ? » et qu’il se dise « Qu’est-ce que je souhaite en faire ? », parce qu’il ne s’agit d’une portion non négligeable des travailleurs de France qui sont maltraités dans ce système mais également des élèves qui sont plongés dans un monde compétitif et violent, censé les préparer à l’entrée dans la vie sociale du pays, dans la République Démocratique.

Ainsi quel avenir pour l’école ? On peut deux grandes alternative. Dans un premier cas, celui que l’on appellera le scénario idéal, on favorisera la création d’un environnement serein à l’école. On déchargera les effectifs de classes, on facilitera la liberté pédagogique et les pratiques différentes du côté des enseignants. Ces derniers auront à cœur de favoriser la collaboration entre élèves, ils auront à cœur d’éliminer tout aspect compétitif dans les relations entre pairs. Cela dans l’unique et seul objectif d’avoir une école émancipatrice qui forment des esprit des futurs citoyens, capables d’observer, de critiquer et de remettre en question.

Le deuxième scénario, que l’on appellera le scénario pragmatique, connait lui un appauvrissement des services de l’état. Cet appauvrissement gagne tout d’abord les quartiers dits sensibles. Ainsi les enseignants ne souhaitent plus aller enseigner en « banlieues », ces quartiers se retrouvent donc avec une pénurie croissante de prof. Ce faisant les rectorats se trouvent dans l’obligation d’assouplir les fiche de recrutement et de baisser leurs exigences. Dans certains cas, certaines zones de France et pour certaines disciplines, on ira même jusqu’à recruter des étudiants étranger, parlant très peu le français, pour venir enseigner leur langue aux élèves des établissements du secondaire. Ainsi donc l’état conscient de ces problématiques et de cette désertification progressive des écoles ainsi que de la baisse de la qualité des enseignements, ne fera pour autant rien. Dans ce scénario, nous vivons sous des politiques publiques d’austérité, l’école un des postes de dépenses les plus importants du budget doit être purgée. « Il faut dégraisser le mammouth », à tout prix, avec n’importe quelle conséquence, qu’importe si dans certaines classes de lycée on atteint le nombre de trente-neuf élèves par classe. Le fruit est bientôt mûr. Il va pouvoir être cueilli.

Les entreprises, le privé, vont pouvoir, alors que l’état sera en plein recul occupé à jouer avec sa dette publique qui ne lui permet pas d’accomplir sa fonction première, la seule qui justifie réellement son existence : s’occuper des citoyens, cueillir ce fruit bien mûr et juteux qu’est l’école. Ce marché au potentiel quasi illimité.

Dans le scénario pragmatique, l’école de demain appartient aux grands groupes. A quelques exception près, car il y en a toujours. Cette école souffrant du vide laissé par l’état à rapidement été repris en main par le privé. Enfin, comme Pierre Gattaz en rêve depuis des années, enfin nous pouvons enseigner des choses utiles, des choses concrètes, des compétences, construire de bons projets, enfin nous pourrons enseigner l’esprit d’entreprise. Et cela fonctionnera. Evidemment puisque l’investissement aura été suffisant, les nouvelles générations d’enseignants sera bien traités, bien formés aux idéologies de la nouvelle école, ils pourront appliquer des pédagogies actives et novatrices, les effectifs de classes seront réduits. En somme l’école en apparence sera telle que celle que devrions avoir.

Bien évidemment elle restera une école à plusieurs vitesses. Des ambitions adaptée à chaque catégorie sociale, la nouvelle école pourra cultiver les travailleurs les faire grandir, les façonner à sa guise, puisque comme le livre bleu du Médef le souligne, l’esprit d’entreprise doit être enseigné à l’école.

Parce que le système éducatif est un service public qui appartient à la Démocratie et donc au Peuple, l’école doit se doter d’un fonctionnement qui permette à la fois de faire exister les Valeurs fondatrices de notre République mais également de se protéger contre les velléités d’ascendances idéologiques néfastes à la vertu émancipatrice de l’éducation.

 

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