Cet après-midi, le hall de pôle-emploi est vide, contraste net avec l’affluence du matin. L’agence ne reçoit que les personnes sur rendez-vous ou convoquées. Aujourd’hui, nous assistons à un entretien collectif. Déjà certains usagers sont présents, ils sont arrivés en avance. L’injonction du courrier conjuguée aux dernières mesures prises par le gouvernement a un effet dissuasif pour les éventuels retardataires.

La pensée craintive de l’individu sous la menace constante d’être radié me vient à l’esprit : « Que se passe-t-il si l’on est en retard ? » Voyez, stratégie efficace. La terreur quand bien même je suis capable d’avoir du recul je reste un être d’émotions.

Chacun attend dans une zone un peu à l’écart des guichets et des postes informatiques dédiés à la consultation. Il n’y a pas d’échange, chacun s’occupe comme il le peut, généralement avec son téléphone. Chacun dans son sentiment de solitude, chacun dans sa honte.

Je m’assois à côté d’une dame qui m’explique avoir travaillé en maison de retraite, au ménage. Elle a trouvé un stage par pôle-emploi en compagnie de quinze autres « filles », toutes ont été embauchées sous le statut de stagiaires pour une courte durée.

Elle me dit qu’elle a eu de la chance, une cadre l’a repérée et l’a embauchée pour rester au service d’entretien en CDD. Mais elle ne se fait pas d’illusion sur ce milieu, on lui a même proposé d’intégrer les équipes de soin (devenir aide-soignante) mais cela ne l’intéresse pas. Elle n’apprécie pas les conditions de travail éreintantes. Pour le poste qu’elle occupait, à temps partiel quatre heures par jour, elle avait à sa charge le nettoyage de trente chambres dans lesquelles vivent les personnes âgées d’une maison aux tarifs élevés. Je fais le calcul dans ma tête. Trente chambres à nettoyer chaque jour, sachant que chaque chambre fait environ vingt mètres carré, ça fait environ sept chambre à nettoyer par heure. Huit minutes environ par chambre donc. Une sinécure. Je ne peux que compatir avec cette dame.

D’autres usagers continuent à arriver, ils passent la porte en sonnant à un interphone pour annoncer la raison de leur présence. Une agente est postée derrière un comptoir, au guichet de réception, elle y pointe les noms, coche une case sur une liste de présents puis leur indique d’essayer de trouver une place où attendre sa collègue.

Chacun est installé et ne croise pas le regard des autres, isolé dans sa situation. Je fais office de personne étrange en regardant autour de moi et en observant les allers et venues de tout un chacun. En fond sonore : un usager qui semble avoir du mal avec l’informatique et les technologies numériques est devant un poste en libre-service accompagné par un agent.

Ici pas de confidentialité, pas d’intimité, on expose ses difficultés aux yeux et oreilles de toute et tous. Cette scène se déroule à haute voix, on distingue chaque mot prononcé.

Sur un écran, au fond, une vidéo tourne en boucle. Elle vante en sourdine les mérites d’une nouvelle application « emploi store », c’est toujours mieux avec un mot anglais, ça paraît plus dynamique, plus jeune. D’ailleurs, le jeune homme qui en vante les mérites à grands renforts de gestes amples et dynamiques en exprime l’enthousiasmante innovation.

Finalement, la conseillère qui doit s’occuper de nous vient et nous conduit dans une salle de réunion où des chaises sont réparties en rang face à un écran sur lequel est projeté le titre de l’entretien collectif du jour

« Le Suivi et vous »

Mise en scène scolaire encadrée par deux agentes bienveillantes qui nous font patienter « le temps que les petits retardataires arrivent ».

Le Suivi et vous

Une relation décrite comme de personne à personne, vous je vois de qui il s’agit mais on se demande tout de même qui est ce « suivi ». Sur un coin de bureau une petite pile de dossier nous attend, ils seront sans doute distribués plus tard. En face de la salle de réunion un bureau ouvert où se déroule un entretien entre une usagère et une agente. On n’entend pas mais on voit, la gestuelle calme de la conseillère face au corps plié en avant de l’usagère. Là encore l’intimité est discutable.

Entre la conseillère qui doit réaliser la présentation, elle a un ton enjoué, énergique parle haut et fort et tente même quelques saillies humoristiques qui ne trouve pas un écho très spontané dans l’assistance.

Dans une mise en scène comique, elle présente sa collègue :

  • Ça c’est ma collègue. C’est mon espion, elle fait le client mystère.

Impossible de mémoriser l’ensemble des paroles de cette conseillère à la voix douce et aux paroles ponctuées de succincts « d’accord ? » mais l’ensemble laisse planer une atmosphère que l’on ne peut qualifier que d’infantilisante.

Nous sommes apparemment un groupe autonome, capable de nous débrouiller par nous-même, d’ailleurs on nous le signifie au début de cet entretien collectif. Néanmoins il semble important de nous rappeler les bases de la fonction, ou disons du métier, de demandeur d’emploi.

 

Les droits et devoirs du demandeur d’emploi

 

Voilà qui est une étape cruciale de laquelle découlera l’ensemble de cette prise de parole. Une allocation chômage, quand bien même découlant de cotisations sociales acquises par le travail, ça se mérite.

Montrer patte blanche, être actif, proactif. Le droit est conditionné, les devoirs, eux sont inconditionnels.

Créer son CV, lister ses compétences, se connecter quotidiennement, explorer la plate-forme et naviguer sur l’interface nouvelle génération, remplir sa carte de visite, inscrire ses emplois recherchés dans le cadre des Offres Raisonnables d’Emploi.

Il n’est plus nécessaire de pointer chaque mois comme avant, non, ça c’est le passé, c’est archaïque et demandait énormément de travail aux agents (400 dossier par agent). Maintenant par une ubérisation responsabilisante, l’usager devient son propre bourreau par les bienfaits de l’évolution technologique. Il n’est plus nécessaire d’avoir un agent sur le dos de l’usager, la technologie et la magie algorithmique sont là pour ça.

Garde-fou pour les imprudents qui ne souscrirait pas à cette logique d’une auto-exploitation pour le droit de toucher la somme due par le service public : les contrôles aléatoires.  Ne songez donc pas à faire le mort, votre corps finirait par remonter à la surface.

Exit d’ailleurs la notion de service public : considérez pôle-emploi comme une entreprise à part entière qui propose des services gratuits pour que vous soyez disponibles pour le marché de l’emploi.

La boucle est bouclée. Dans cette vaste tragi-comédie il n’est pas de place pour la réflexion, il n’est pas de place non plus pour le recul critique par l’analyse statistique du marché de l’emploi. Un emploi pour quarante chômeurs ne rentre pas dans les considérations de ces innovations contraignantes qu’un langage orwélien fait passer pour du progrès.

Les employés de l’assurance chômage, ceux qui touchent leurs allocations à coup d’efforts vains et de tâches insignifiantes dignes du meilleur des bullshit job, traînent leur sébile en attendant la fin du mois pour payer leurs factures.

 

 

 

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