Instinctivement, la plupart des citoyens en âge d’exercer une profession, un métier ou une activité professionnelle frémissent à l’idée d’affronter le pendant négatif du marché de l’emploi. Nous avons toutes et tous dans notre entourage ou nous avons nous-même prononcé cette phrase véhémente, pleine d’une arrogante fierté, fierté de n’avoir eu recours aux services de l’agence pour l’emploi, soulagement également de ne pas faire partie de la foule invisible qui pointe tous les mois aux guichets ou en ligne. Cette phrase donc qui cristallise en sept mots l’angoisse pesante qui plane sur tous les travailleurs : « je n’ai jamais été au chômage ».

Il est important de s’attacher à lire cette expression, sa forme, son ton, les espoirs et les craintes qu’elle enferme.

S’il faut parler d’espoir lorsqu’il s’agit de la relation au marché du travail, ce serait d’un espoir de ne pas s’en éloigner, de rester au contact de celui-ci, de rester employable, considéré comme qualifié, acceptable. Peut-être alors serait-il plus juste de parler d’espérance.

Espérance serait en effet possiblement plus juste, plus proche du sentiment qui habite l’employable, l’employé, le sentiment de la probabilité de la réalisation d’un maintien dans l’emploi ou peut-être plus justement d’une non mise à l’écart de celui-ci.

Alors en lieu et place de ce sentiment, peut-être pouvons-nous en déduire que cette espérance de la non réalisation de cette mise à l’écart est nourrie par la crainte de la mise à l’écart.

Dans une société au chômage structurel qui comprend selon les estimations minimales six millions de chômeurs pour trois-cents mille emplois non-pourvus (selon les estimations maximales), alors la crainte de basculer dans le chômage se fait présente de manière constante.

A juste tire.

Être au chômage, c’est donc faire partie de la catégorie des inactifs, ne pas être dans l’emploi. On définit l’état de chômeur par ce qu’il n’est pas, par la négative : celui qui n’a pas d’emploi, n’est pas actif, n’est pas employé, on raie ainsi toute possibilité de considération, description individuelle, personnelle. Le chômeur est une figure, pas un individu.

Dans une organisation sociétale dans laquelle le citoyen trouve sa place, son statut, son importance et son rang par l’emploi, on peut donc facilement envisager que la négative de cet état en ce sens en devient une négation.

Lorsque l’on s’inscrit à pôle emploi, ce n’est jamais de gaieté de cœur.

La privation d’emploi constitue pour le citoyen / salarié (celui qui loue sa force de travail contre rémunération) une perte de statut, une dévalorisation alimentée par l’activité effervescente du monde néo-libéral, l’invisibilisation dans les représentations culturelles et médiatiques d’une population pourtant massive, si ce n’est par des descriptions statistiques de masse ou des représentations négatives et infantilisantes.

Ce à quoi il faut ajouter les discours politiques culpabilisant qui font reposer sur les épaules des individus les défauts et dysfonctionnements d’une organisation sociale compétitive qui ne laisse, à l’image d’un jeu des chaises musicales, pas de place à chacun.

Le chômage et le chômeur de plaie majeure de notre ère productiviste, le stigmate laissé par ses rouages puissants et lourds devient l’objet de dédain, de mépris voire de haine (vois un de mes billets précédents ici et ici).

Une chaude colère étreint les entrailles de beaucoup au sein d’une société où l’argent manque toujours plus au grand nombre et toujours moins à une minorité. Une colère brûlante qui se dirige contre les inactifs, accusés de tous les maux, de tous les vices, de l’oisiveté à la fourberie, profitant d’un argent indu, financé par cette masse désargentée et précarisée. Une fournaise de passion agitée par des discours populistes qui feignent de ne pas connaître la cruelle réalité du marché de l’emploi.

Ou comment le collectif manipulé par une poignée se tourne contre une masse, important mais moindre en nombre et en statut. Ou comment, dans un tour de prestidigitation que le meilleur des magiciens n’oserait pas tenter, le Peuple se livre à un harcèlement constant d’une partie de ceux qui le compose et qui déjà ont intériorisé leur dévalorisation.

Situation absurde qui pourtant se perpétue depuis plus de trente ans comme on peut en juger au regard des lois de durcissement successives du contrôle des chômeurs, de la diminution de durée des indemnisation et la diminution graduelle des montants d’indemnisation ou récemment (décret du 30 décembre 2018 ) des mises en place de sanctions lors d’un rendez-vous raté ou le refus d’une Offre Raisonnable d’Emploi.

Une violence absurde, arbitraire et injuste qui devrait susciter indignation, colère et rejet et qui pourtant ne trouve qu’un écho modéré dans les franges conscientes de la supercherie au sein d’une société qui met en exergue la « Valeur Travail ».

Le plus cruel de cette situation est certainement la collaboration involontaire (contrainte) des chômeurs et chômeuses à cette situation. Le sentiment de dévalorisation et de perte de statut intrinsèquement liés à une société qui définit l’utilité sociale à l’emploi occupé provoque de manière plus ou moins consciente une intériorisation de la perte de valeur de l’individu dans la contribution nationale. Une conviction consciente ou inconsciente d’être un poids pour le reste de la société.

En somme, l’organisation sociale et ses normes de relations interindividuelles et aux institutions entraîne d’une part une dégradation de l’estime de lui-même de l’individu au chômage, un rejet plus ou moins marqué par les membres du corps social  mais également une négation ou acceptation contrainte et forcée du principe de solidarité nationale nourri par les cotisations sociales (auxquelles chaque chômeur indemnisé a contribué).

Par là même, l’organisation d’une société se fondant sur son marché du travail dans lequel la concurrence est féroce et où les places et les rôles, même moindre, sont ardemment disputés, revient à la négation même de la devise sur laquelle cette société a établi ses fondations : Liberté, Egalité, Fraternité.

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